jeudi 3 avril 2014

Notes personnelles épisodiques


AVERTISSEMENT : Ci-après se trouvent des notes écrites tout au long du temps
(ça commence en octobre 2014). Parfois, en les relisant, je voudrais formuler autrement une idée, je constate des redites, et je vois même des contradictions ; grâce à ce logiciel d'écriture, je pourrais facilement effacer ou réécrire, mais je préfère laisser en l'état. Je m'autorise seulement le décoquillage, ou je corrige cet incorrigible correcteur d'orthographe. 
Après tout, j'assume : "Il faut savoir changer pour rester soi-même" dit Simone de Beauvoir.


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Lecteur,  tu t'apercevras que la chronologie est inversée : les notes les plus récentes sont "en haut" ; en déroulant donc, on remonte le temps.
Si tu veux faire un commentaire ou m'écrire, fais-le ICI

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Septembre 2021

Spleen automnal traditionnel

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Août 2021

Poids des ans
Avec l'âge et pour ce qui me concerne, il semblerait que la nécessaire diminution de la souplesse corporelle s'accompagne curieusement d'une plus grande souplesse d'esprit.

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Maxime à adopter
La nécessité indispensable où je me trouve de vivre avec moi veut que je me sois indulgent et que je supporte mes faiblesses. L.C. Fougeret de Monbron

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auditeur dit auteur
"Aucun auteur n'écrit le livre du lecteur, aucun lecteur ne lit le livre de l'auteur. Le point final, à la limite, peut leur être commun." H. le Tellier
Ce qu'il dit du livre peut se dire de toute oeuvre d'art (à part le point final).

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éloge du lièvre
Certes, il faut "partir à point", mais non seulement "il sert de courir" - ça permet de musarder quand on le veut, mais c'est dans la nature du lièvre d'aller vite, il y va de sa vie (les tortues sont des proies faciles). 

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ego, alter ego, terre et saniterre
"Le souci de soi implique le souci de l'autre" dit Paul Ricoeur (à la suite de Spinoza) ; allons plus loin : mon intérêt est lié au destin de la planète, après tout, ego est un anagramme de geo (je sais que le premier mot vient du latin et le deuxième du grec mais je ne peut résister à cet heureux hasard).

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Juillet 2021

le regard crée
Il n'y a plus de sujets dont nous ne sommes que les spectateurs note Bruno Latour. 
En fait, cela a toujours été, mais nous n'en avions pas conscience. Le domaine de l'art n'échappe pas à cet état de fait : le regardeur participe de manière active à la création de l'oeuvre elle-même - sans le savoir souvent, c'est lui qui donne du sens. 

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For what ?
POUR (plus loin) QUOI ? Voilà la question. (For what that is the question)
Ensuite, la deuxième : Pour - quoi - faire ? ou plutôt : pour faire quoi ?

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La culture c'est la règle, l'art c'est l'exception - mais nous avons tous quelque chose d'exceptionnel.

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Juin 2021

ya d'la joie
Efforçons-nous d'être heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple, dit en substance Prévert (cité par JL Trintignan au festival de Cannes alors qu'il venait de perdre sa fille).

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Rien de nouvo sous l'oulipo
Constatant mon éclectisme patent, je me demandais dans quel mouvement on pourrait classer mon travail, et ne trouvant pas de case existante, je rêvai de créer un nouveau mouvement qui me correspondrait, une manière d'OuLiPo appliqué à la peinture. Un OuPeinPo donc. Fier de cette trouvaille, je vérifiais sur le web que j'étais bien l'inventeur de ce concept génial, et, comme de bien entendu, mon orgueil fut blessé : ce mouvement existe depuis longtemps. 
Le Mahi, honteux et confus, jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrai plus.

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élément pour ma "chute des corps"
"Il y a de l'outrecuidance à laisser entendre que nous sommes maîtres dans l'espace, quand nous ne faisons que suivre les courbes de moindre force." écrit Victor Miesel, auteur de "L'anomalie" dans "L'anomalie" d'Hervé Le Tellier. Après avoir écrit cela, ce personnage, se jette dans le vide, de son balcon.

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méta-art
Je ne produis rien en ce moment car je suis occupé à me créer un nouvel atelier à partir d'une étable à chèvre dans les Cévennes ; mais en même temps, dans ma tête, germent de nouveau rêves concrétisables peut-être en tableaux.

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nul prophète en son pays
Me voilà donc enrôlé dans un festival de Street Art en qu'artiste pariétal éphémère à Sérignan alors que dans ma propre ville - Montpellier, qui organise pourtant des parcours guidés officiels sur cet art très en vue, on m'ignore complètement. 

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Mai 2021

academos-artifex
Je eu la chance de vivre à une époque où on pouvait devenir comédien de théâtre sans être passé par une école professionnelle ; aujourd'hui, un autodidacte peut devenir acteur au cinéma s'il a "une gueule", mais le théâtre lui sera beaucoup difficilement accessible s'il n'est pas passé par un conservatoire, surtout dans le théâtre public. 
Plasticien sur le tard, je m'aperçois que dans les arts plastiques, c'est pire. Pour accéder à des expositions institutionnelles, il faut être passé par les beaux-arts, c'est un fait : l'accès, ne serait-ce qu'à un fichier d'artistes "contemporains", est quasiment interdit ; quant à certains "appels à projets", inutile de postuler sans le passeport beaux-artistique.

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artiste/artisan
Le bon artisan doit suivre "les règles de l'art", l'artiste, lui, s'il veut créer vraiment quelque chose de neuf, doit s'échapper d'une certaine façon de la règle, et c'est cet échappement qui est la part d'art qu'il produit, c'est du moins ce que je pense - et qui fait que je n'apprécie pas trop "l'artisanat d'art" ; rien de tel qu'un bon artisan-tout-court.

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NE DIS PAS, MONTRE, NE PENSE PAS REGARDE
Avantage de l'art plastique sur la littérature : les choses les plus importantes ne peuvent pas se dire, mais seulement se montrer (d'après Wittgenstein et Bouveresse).

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comme un vide
Jacques Bouveresse vient de nous quitter, c'était un philosophe admirable par son cheminement solitaire à l'ironie mordante. Il a tenté de maintenir ensemble, sans les opposer, science et littérature, raison et art - ça me touche.

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chute des corps
N'est grave que ce qui est nécessaire, n'a de valeur que ce qui pèse.
Milan Kundera (L'insoutenable légèreté de l'être - c'est moi qui souligne)

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épidémocratie
En mai, on ne fait toujours pas ce qu'il nous plaît.

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Avril 2021

force de l'âge
Plus on avance, plus on ne fait que commencer.
                         François Julien - La seconde vie
(application pratique : quelque soit son âge, un artiste doit toujours être "émergeant")

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le temps presse
Je ne suis pas sûr qu'il vaille mieux tard que jamais. Je préfère "en temps utile".

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Mars 2021

notre part d'art
Jean-Luc Godard disait "La culture c'est la règle, l'art c'est l'exception." 
Admettons donc que la culture c'est ce qui distingue une société, c'est donc le corpus de ressemblances que chaque individu a en commun avec l'autre dans cette société. L'art serait alors ce "je ne sais quoi", ce que nous avons chacun d'"exceptionnel" dans nos actes, nos productions, irréductible à ce que fait ou pense l'autre. 
Certaines personnes sont très "cultivées" en ce qu'elles reproduisent consciemment ou connaissent beaucoup de nuances de la culture dans laquelle elles baignent. D'autres, dites improprement "incultes", reproduisent inconsciemment leur culture. Mais toutes ont quelque chose de plus ou moins exceptionnel dans leurs actions et leurs productions, c'est leur part personnelle artistique, qui est donc plus ou moins grande.

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de l'importance d'un nuancier
Jean Birnbaum vient de publier Le courage de la nuance, une sorte d'éthique que l'on pourrait appliquer comme un mantra dans toutes les activités humaines. 
Cela me fait penser à ce passage sublime du Rêve de d'Alembert de Diderot :
" tous les êtres circulent les uns dans les autres ; par conséquent toutes les espèces… tout est en un flux perpétuel… tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n’y a rien de précis en nature… Le ruban du père Castel*… Oui, père Castel, c’est votre ruban et ce n’est que cela. Toute chose est plus ou moins une chose quelconque. Plus ou moins terre ; plus ou moins eau ; plus ou moins air ; plus ou moins feu ; plus ou moins d’un règne ou d’un autre… donc rien n’est de l’essence d’un être particulier… non, sans doute, puisqu’il n’y a aucune qualité dont aucun être ne soit participant…"

*A noter que "le ruban du père Castel" c'est une bande qui va du blanc le plus pur au noir total en passant par l'infinité des gris possibles. Tout est donc plus ou moins blanc, plus ou moins noir.

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police des moeurs
Il me semble qu'être policé c'est être le policier de soi-même. C'est réprimer ses réactions instinctives presque instantanément. Je dis "presque" parce qu'il m'arrive souvent d'avoir une réaction malveillante spontanée envers mon prochain qui est plus ou moins vite bannie par la raison et la réflexion.

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art éphémère
On parle d'art préhistorique à propos de grottes ornées ou de statuettes de Vénus stéatopyges. Mais ces témoignages qui nous parviennent ne doivent être qu'une infime partie des productions artistiques de ces lointaines époques. Tout ce qui fut produit en plein air à la craie ou au charbon par exemple, ne nous est jamais parvenu. J'imagine les enfants d'alors courant le long de parois rocheuses en agitant de haut en bas un morceau de craie pour produire une belle sinusoïde sur la roche, ou bien ceux qui y dessinèrent furtivement un "zob" (tout cela que j'ai pu réaliser sur les vieux murs de Paris quand j'étais gamin). 

Je me suis fait ces réflexions il y a quelques mois quand, adulte, j'ai dessiné au fusain mes corps chutant sur les murs de ma ville : ils sont maintenant effacé par les intempéries. 

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quid d'homo artifex ?
Les paléoantrhopologues nomment les différentes étapes du genre homo ; par ordre chronologique : homo habilis, homo erectus, et enfin homo sapiens. Il fut même un temps où il y eut homo sapiens sapiens, traduction non garantie : "celui qui sait qu'il sait"? Les philosophes ont nommé homo faber puis homo ludens. Mais les préhistoriens, pourtant spécialistes de l'art dit préhistorique, n'ont pas nommé leur homo artifex. La question que l'on peut alors se poser est : quand y a-t-il eu art
Habilis, sapiens, faber, ludens* sont des qualités qui participent de l'art, mais est-ce suffisant ? quel est le coefficient d'art d'un silex taillé ? un nid d'hirondelle ou de mésange couturière ne sont-ils pas des oeuvres d'art? Intuitivement on répond "non", pourtant ce sont des artefacts. On sent bien que la conscience doit entrer en scène...
à  suivre donc
* l'habileté, la science, le faire, le jeu
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maxime du jour
L'opinion pense mal; elle ne pense pas: elle traduit des besoins en connaissances.
Bachelard

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Février 2021

"ça occupe"
Aujourd'hui, un menuisier vient poser des fenêtres chez moi. Quand il entre dans mon atelier, il me pose (aussi) des questions sur mon "travail" (je mets des guillemets car il n'a pas employé ce mot - on verra pourquoi), il est très intéressé, et à la fin il dit : "C'est bien: ça occupe".
J'ai failli être vexé, mais à la réflexion il a un peu raison, toute "occupation", même artistique, a une part de divertissement pascalien. Certes, il y a une nécessité autre dans cette activité particulière, mais elle contient toujours un coefficient de divertissement plus ou moins grand pour "combler son vide" comme dit Pascal. Le sudoku, par exemple, c'est du divertissement pur, l'art divertit aussi, tout en avertissant - si l'on admet qu'avertir c'est le contraire de divertir.

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de la bonne dose d'obscurité (suite)
Je viens d'aborder un recueil de poèmes contemporains en prose dans lequel l'auteur s'est abstenu de mettre la ponctuation pour "égarer" le lecteur, écrit-il dans le poème même. C'est réussi : découragé, j'ai vite refermé le livre. J'aime bien m'égarer tout seul, mais pas qu'on m'égare, surtout volontairement.

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chute de foules
Dans mes recherches sur la chute des corps j'ai forcément croisé Isaac Newton, et au détour d'une de ses lettres on peut lire : "Je sais calculer le mouvement des corps pesants, mais pas la folie des foules."
Voici sa maxime "O physique! préserve-toi de la métaphysique."
Je l'adopterais bien. 

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obscure clarté
Pour être sublime, soyez obscur, dit Burke. 
Soit, mais l'obscurité ne doit pas être totale comme dans une nuit sans lune. Il faut pouvoir deviner quelques formes, quelques ombres, sur lesquelles puisse délirer notre imagination. Sinon on est littéralement en perdition.
L'artiste, qui lui-même chemine dans une certaine obscurité, s'il veut qu'on le suive, doit baliser le chemin d'au moins quelques petits vers luisants ou quelques étoiles.

Mais Burke a raison : la nuit est plus propice à l'imagination que la pleine clarté du jour. 
Travaillons donc dans la nuit, sur l'incertain ; soyons obscur, ténébreux, mais pas noir.

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Nature de la nature
"Il n'existe pas d'oeil innocent, c'est toujours vieilli que l'oeil aborde son activité." nous dit Nelson Goodman. Et plus loin : "Que la nature imite l'art est une formule trop timide. La nature est un produit de l'art et du discours." (Langages de l'art - pages 36 et 58)
De cela, non seulement les artistes, mais aussi les écologistes, devraient à chaque instant se souvenir.

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Janvier 2021

khaos et kosmos - désordre et ordre
J'aime quand il y a un mélange de chaos et de cosmos. C'est pour cela que j'apprécie particulièrement la musique du début du 20ème siècle, celle de Debussy, Ravel ou Stravinski par exemple, où l'assonance harmonique cohabite avec la dissonance - ça grince, ça gratte, ça s'échappe, mais ça revient dans l'ordre quand même. On se perd, on défriche mais on se retrouve sur le chemin. On s'aventure dans l'inconnu, mais on se raccroche à du connu. C'est ce cheminement aventureux, hors des sentiers battus, mais qui emprunte parfois les tracés connus, que je recherche aussi dans l'art visuel. Quand le concret, le réel produit de l'abstrait (et réciproquement), quand le chaotique produit de l'harmonique, quand le hasard fait bien les choses. Mais aussi quand la chose (l'artiste?) aide bien le hasard.

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art enfantin
L'activité artistique est souvent déconsidérée par les "braves gens", ce n'est pas un travail comme un autre, c'est comme un jeu d'enfant, un divertissement d'adulte. Il y a quelque chose de vrai dans ce point de vue seulement si l'on considère que l'enfant, quand il joue, seul surtout, est complètement dans sa fiction, pour lui c'est une vraie réalité, c'est plus sérieux qu'on ne le croit. L'activité artistique me semble être une sorte de quête de cette attitude enfantine. Appelons ça l'art de l'enfance - qui n'est pas toujours l'enfance de l'art, car c'est très difficile.

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Le temps est un artiste
Contrairement au portrait de Dorian Gray qui s'enlaidissait avec le temps, il m'apparaît que les oeuvres d'art gagnent souvent aux soi-disant outrages du temps. J'aime un peu moins la Chapelle Sixtine depuis qu'elle a été "restaurée" (travaux sponsorisés par la société Polaroïd) : plus de lézardes, plus de moisissures magnifiques, plus de bleus délavés - à la place de Michel Ange, j'aurais refusé ce toilettage...:) Quand je vois les reconstitutions numériques des monuments de l'antiquité qu'on a recoloriés "comme à l'époque", je préfère mon Parthénon actuel dans sa blancheur radicale et ses contours ébréchés. J'aime quand les couleurs pètantes des fresques "street-artistiques" sont estompées par les intempéries et qu'elles sont lézardées, boursoufflées, par les léprosités des vieux murs. Qu'importe le souhait original de l'artiste, je réagis ici en tant que regardeur.

Et que dire du visage raviné d'une vieille au regard de celui d'une jeune Vénus photoshopée sur papier glacé ?


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Décembre 2020


Pour finir l'année, sublime :

Jamais l'homme avant qu'il meure
Ne demeure
Heureux parfaitement
Car toujours avec la liesse
La tristesse
Se mêle secrètement.

Pierre Ronsard (mis en lumière et en musique par Alain Souchon)

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urbanité de l'art urbain
Dans une chronique très acide intitulée "Une oeuvre d'art n'est pas un hamburger"*, Nicolas Bourrriaud fustige la mise en boite du street art dans des petits rectangles : des tableaux reproduits à volonté pour la commercialisation. En une formule assassine il résume la situation très justement : "Ce n'est même pas nul, c'est juste du confort visuel"! Cela me rappelle ce qu'avait dit Jean-Pierre Coffe, critique gastronomique, à propos des fastfoods qu'on l'avait obligé à tester  : "C'est même pas mauvais".

*Beaux-Arts - octobre 2020

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culture physique (corps à corps)

Le corps il faut lui parler et non pas en parler.      
Jean-Luc Nancy 


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donner du sens large 
Voltaire disait que les meilleurs livres étaient ceux dont les lecteurs faisaient eux-mêmes la moitié. Ce qu'il dit des livres, on peut le dire des oeuvres d'art. Le "récepteur" donne toujours du sens, au sens large, au-delà du sens voulu par l'émetteur, parfois même à ce qui n'en a pas.
à suivre

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Tout le monde sait que l'artiste tient à la fois du savant et du bricoleur.
Claude Lévy-Strauss  - La pensée sauvage


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Novembre 2020


inventer
La loi de la gravité nous laisse un volant d'options: se jeter par la fenêtre ou inventer le parachute.
Régis Debray - D'un siècle l'autre

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retour sur l'abstraction
Il me semble que le lancinant débat figuration versus abstraction est assez vain puisqu'il dépend de l'angle sous lequel on regarde une oeuvre d'art : soit on la lit strictement comme une représentation de ce qu'on appelle le "réel", soit on la lit simplement comme un objet coloré que le regardeur perçoit d'une manière toute personnelle, unique donc. Encore faudrait-il s'accorder sur ce qu'est le "réel": il y aurait un réel extérieur (commun à tous) dont s'empare la figuration, et un réel intérieur (à l'artiste) qu'exprime l'abstraction. Mais toute oeuvre n'est "d'art" justement, en ce qu'elle déborde la simple représentation du monde extérieur (figuration) ou intérieur (abstraction) et qu'elle touche à "quelque chose" (je n'ai pas d'autre mot) d'irreprésentable, inaccessible : le REEL. Comme le montre Clément Rosset*, la musique, en général, ne se pose pas cette question de représentation, en cela elle est la forme d'art qui frôle au plus près dans chaque instant ce réel a-humain.
*Cf entre autres, ce petit livre lumineux qu'est "Le réel et son double"

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relire Pascal
Les démocraties ont fécondé une culture de masse qui a produit un grand nombre de demi-habiles qui n'ont pas de pensée de derrière.

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points de vues
Lors de mes expositions sur le thème de la chute des corps, je suis toujours étonné de constater que certaines personnes voient mes corps tomber, et que d'autres les voient monter. En une boutade je dis aux derniers qu'ils sont "optimistes". 
Ce phénomène psychologique peut avoir des conséquences philosophiques. 
Si je regarde un cube dessiné comme ci-dessous :
je peux le voir, soit comme si j'étais un peu au-dessus:

soit comme si j'étais un peu au-dessous :

Ces deux "façons" de voir  un même dessin peuvent se réaliser sans que j'ai eu besoin de modifier ma position physique, cela s'est donc fait uniquement par mon imagination. Notre imagination est donc "maîtresse" dans notre regard du réel.
On peut appliquer ce phénomène, non seulement à la vue d'un simple cube dessiné, mais à toute image - on l'a constaté par l'exemple des tableaux "chute des corps". Cela peut paraître anodin, mais, ce phénomène sur le point de vue physique et imaginaire peut s'appliquer aussi dans un tout autre domaine -  politique par exemple ou même moral.
Oui, se mettre à la place d'un autre par l'imagination peut changer pas mal de choses... 
à développer

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échappement de l'art
Marcel Duchamp a proposé d'introduire la notion de "coefficient d'art" dans les productions humaines. Cela s'applique, non seulement aux oeuvres d'art déclarées comme telles, mais aussi à tous les artefacts, comme l'étymologie l'indique. Julien Gracq* notait dans le même temps qu'il y a 1% de littérature dans un article sur un fait divers et 99% dans un sonnet de Mallarmé. 
Cela peut également s'appliquer aux gestes, et plus généralement aux actes. Ainsi, je pense qu'une passe de Zidane avait souvent un fort coefficient d'art, certainement plus que le double salto d'un patineur dit "artistique". En d'autres termes, la volonté de faire art n'est pas un critérium dans ce domaine. Allons plus loin : c'est le plus souvent ce qui échappe à l'artiste qui lui donne sa valeur artistique. Cela se remarque aussi particulièrement dans l'art du comédien. Et en dernière analyse, en toute logique, le critère artistique est essentiellement exprimé par le récepteur (spectateur, regardeur, auditeur), pas par l'émetteur.

* cité par Régis Debray in "D'un siècle à l'autre"

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confinement
Que faire en mon gîte à moins que je ne songe?

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conjuguer l'imparfait
Un idéal pour le plasticien : arriver à une parfaite imperfection ; pour cela il faut fuir le trop-fait, le léché, le propre, le fini - oui, l'oeuvre doit être proprement in-finie. C'est au regardeur de la terminer à sa guise.
Schiele par exemple, a parfaitement réussi ce laissé-voir faussement négligé, il nous dit : "voyez-vous ce que je veux dire? pas besoin de vous faire un dessin. " (sous-entendu : " j'arrête là, ça serait trop explicite, c'est-à-dire à sens unique").

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tragédie de l'artiste rationaliste
Il se pose la question "Que fais-je?" Autrement dit, il cherche à pratiquer une poëtologie, terme oxymorique ; c'est un sculpteur de sable sec.
J'en suis un.
Mais si je ne sais ce qu'est la poésie, crois-tu que la vie vaille mieux que la mort ? (Socrate parle ainsi du "beau" dans Hippias majeur)
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le rideau et le cadre
Plus de cadres dans les galeries, plus de cadre de scène ni de rideau dans les théâtres. On a voulu abolir la frontière entre l'oeuvre et le réel, afin que le regardeur, le spectateur, garde sa position critique, sa distance lucide par rapport aux fictions qui lui sont proposées. Ainsi l'art bourgeois avait encadré d'or jusqu'à l'emphase les oeuvres d'art comme pour les séparer de la vraie vie, pour en faire proprement des distractions. Dont acte.
J'ai cependant une petite nostalgie pour le rideau rouge, pour ce petit frisson après les 3 coups pendant ce silence, le glissement des roulettes sur la patience, puis ce petit courant d'air produit par l'ouverture dans le noir et enfin l'éblouissement, ce plongeon dans le "décor" (on dit maintenant "scénographie") proposé ; ça y est, vous êtes installés? entrez, on y va.
Le cinéma a aussi enlevé le rideau où l'on voyait comme en transparence les premières images projetées ondulées par ses plis avant qu'il ne laisse la place à l'écran plat. Mais il a gardé cet espace transitionnel qu'est le générique entre le réel et l'oeuvre.

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cor(ps)onavirus
Aujourd'hui j'entreprends de réaliser un tableau en commençant par le titre*: "CHUTE DES CORPS AU NAVIRE RUSSE " ( titre à lire à voix haute - très vite)
Je ne sais pas encore où cela va aboutir - à suivre donc.
* Pour Marcel Duchamp le titre était comme une couleur supplémentaire

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Peindre le mystère du temps (suite)
Pour Bergson, seul le temps est une réalité, et c'est une qualité de notre conscience de transformer cela en espace : nous le segmentons en images, en choses, dont les mathématiques et la science rendent compte par exemple ; mais ce n'est qu'une construction proprement humaine et vitale (pour vivre). 
L'art visuel, plastique, par sa transposition décalée d'avec cette fausse réalité spatiale - fictionnelle donc, d'après Berson,  est peut-être une façon de rendre compte de notre condition essentiellement temporelle. Les oeuvres d'art seraient alors in fine des tentatives d'expression spatiale du temps et non, comme on le pense intuitivement, une représentation de l'espace.  

Serait-ce aussi vers cette "recherche" que tendait Marcel Proust en littérature ? En tout cas, on sait qu'il était contemporain et lecteur de Bergson - tout comme Einstein d'ailleurs, le créateur du concept d'espace-temps.
( à suivre : on n'en aura jamais fini...)

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Octobre 2020

Propos hors sujet (suite)

Sur un marché, quand il va faire ses courses, le petit bourgeois gentilhomme de gauche fait du libéralisme, comme de la prose, sans le savoir.


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l'art a ses raisons que la raison ignore ?

La raison (le logos) est un filet dont les mailles retiennent une (infime) partie du réel. Reste qu’il existe une multitude d’autres techniques de pêche que celle du filet. Essayons d’être un rationaliste « habile », i. e. qui sait, avec sa « pensée de derrière », que la raison n’est qu’un des moyens – très efficient – d’approcher le réel, et qu’il en existe d’autres - comme l'art peut-être.


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Propos hors-sujet (?)
octobre 20 : Samuel Paty - le coran saignant le corps enseignant.

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Le tourbillon universel
"Qu'un tourbillon Universel nous emporte, que les mille pensées qui grouillent en nous s'agitent, en même temps, sur la toile, et que leurs images successives se heurtent et s'entrechoquent pour donner dans le cerveau de celui qui regarde le tumulte de l'Univers"
Pour mon travail sur la chute des corps, garder en mémoire cette magnifique maxime de Robert Delaunay

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Laids beaux arts
On dit que l'art contemporain s'est séparé du critère esthétique, mais si l'on admet d'une part, que l'esthétique est constitutive du sentiment de plaisir et de peine (Kant), la beauté étant relié au plaisir, et que, d'autre part, on juge un geste artistique contemporain, non seulement avec sa raison, mais aussi avec un sentiment, qu'il soit "de plaisir" ou "de peine", on ne peut nécessairement écarter l'art contemporain de l'esthétique en soi. Ce que l'on pourrait dire, c'est que l'art contemporain a introduit le concept dans l'oeuvre, mais aussi la peine, c'est-à-dire que ce sentiment négatif fait partie de l'esthétique contemporaine, ou plus exactement de l'inesthétique, mais il n'est pas a-esthétique. On pourrait même dire que le plaisir et la peine se sont fondus en quelque sorte pour donner une nouvelle définition du beau, que cette soi-disante laideur du passé est devenue un critère positif
Qu'on le veuille ou non, on éprouve toujours un sentiment (plaisir ou peine) devant un objet d'art.
(à développer) 

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diastole/systole
Quand je cherche un fond sur un tableau, je crée une sorte de chaos de matière et de couleurs, puis je traque des hasards qui me donne une occasion de puiser des indices qui font signe dans cette matière. Alors j'insère mes corps, parfois ça monte, parfois ça tombe, ç'est une alternance incessante, comme la diastole et la systole du coeur, une plastique de la vie.

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Quand les images surpassent les mots

Je viens de m’immerger dans une superbe proposition à la Chapelle des Quartiers Hauts de Sète intitulée « Après les sirènes », constituée d’installations et de vidéo. Moi qui suis plutôt videophobe (je n’aime pas que l’on m’impose un temps de vision), j’ai été proprement captivé par celle de Quentin L’Helgouac’h : captif pendant une dizaine de minutes ! mais rêveur pendant plus longtemps, je m’éveille à peine. J’aime bien quand on me donne à rêver et à penser. Fleuryfontaine aussi, avec son corps mutilé reconstitué et néanmoins virtuel, nous entraîne vers une réflexion universelle sur le corps, bien au-delà de « l’anecdote » des gilets jaunes qui l’a inspiré(e). Le tout s’insère judidieusement dans l’espace post-catastrophe de cette chapelle calcinée. 

Comme à mon habitude, lors d’une exposition qui m’a « parlé »,  je lis le texte de présentation de Clémence Agnez après la visite (c’est presqu’une éthique), : on peut dire que c’est une œuvre littéraire en elle-même, très précieuse (dans tous les sens), sophistiquée, stylée, tout en étant très juste, mais je me dis que les images surpassent les mots, « tout le reste est littérature »  est une expression populaire très juste aussi.


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"L'oeuvre à faire"
"L'oeuvre, comme le monde, (...) demande à être achevée, mais elle ne dit pas comment.(...) Elle est une médiation dont le centre est partout et la circonférence nulle part." Bruno Latour
Le regardeur donc, finit l'oeuvre par son propre regard comme si l'artiste avait négligé de donner un sens précis. L'oeuvre d'art fait "penser à" pour chacun. Et chacun a (sa) raison.
(à développer)
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les coucous de l'art
Le critique d'art contemporain est un coucou. Il se niche dans l'oeuvre d'un artiste, le squatte, et fait de cette nouvelle demeure sa propre oeuvre ; il devient lui-même artiste. Il en est de même pour le commissaire : l'exposition (choix des oeuvres, scénographie, catalogue) est devenue l'oeuvre en elle-même. On pourrait même pousser cette déviation très contemporaine jusqu'à l'architecture du musée qui devient parfois le premier motif de déplacement du public : on va voir le musée en lui-même. 
Christo n'a pas eu le temps d'emballer un musée, ça aurait été une belle manière de refermer le cycle de la création artistique.

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période masquée
Larvatus prodeo (j'avance masqué) - devise de René Descartes


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Septembre 2020

"Mon beau" - réflexions glanées chez Baudelaire
"Ce qui n'est pas légèrement difforme a l'air insensible - d'où il suit que l'irrégularité, c'est-à-dire l'inattendu, la surprise, l'étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique de la beauté."

"J'ai trouvé la définition du beau, - de mon beau. C'est quelque chose d'ardent et de triste, quelque chose d'un peu vague, laissant carrière à la conjecture." (c'est moi qui souligne)

Mon beau : de l'air


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Spleen automnal récurent


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Août 2020

Tendance actuelle à me coltiner avec plaisir à la sculpture - à la matière donc (bois, fer, lin), toujours sur le thème de la "chute des corps". Corps qui ont tendance à s'élever plutôt qu'à chuter en ce moment, ce qui ne veut pas dire que je suis devenu plus optimiste ; ça chute, ça monte, ça danse quoi. 
C'est la vie,  jusqu'ici tout va.

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(On remarquera ci-après qu'en ce mois d'août caniculaire mes "notes personnelles" sont loin d'être métaphysiques... Période physique et prosaïque)

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Art ménagé
Aujourd'hui, grand nettoyage de l'atelier (il en avait besoin) ; ce n'est pas bon signe :  cela se produit quand je viens de terminer une oeuvre, une série, qu'aucune n'est en préparation, et qu'il me faut réfléchir à un nouveau projet. Je toupine. Alors je prends mon balai : c'est un ersatz d'action, de divertissement dirait Pascal, qui comble mon vide. Une fois qu'il est propre et rangé, je contemple mon atelier, et mon vide émerge à nouveau. Je n'aime pas les ateliers propres et rangés. Quand je suis en plein travail, le désordre s'instaure, pas le temps de ranger, de nettoyer, seuls les pinceaux ont ce privilège - et encore, j'en oublie parfois, nombre se solidifient plantés au fond d'un pot. 

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Confession terre-à-terre 
J'avoue que j'hésite beaucoup à créer des oeuvres de dimensions supérieures à 1,50 m : elles de rentreraient pas dans ma camionnette - qui est, dès lors, un véritable lit de Procuste.


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Juillet 2020

Le rien du tout
I have nothing to say and I am saying it and that is poetry
(Je n’ai rien à dire et je le dis et ça c’est de la poésie)
John Cage
Cette expression, citée par Louis Doucet dans sa chronique mensuelle "Le poil à gratter"* (que je recommande fortement), m'amène à remarquer que l'anglais ne fait pas de nuance entre le néant et rien : les deux concepts se traduisent tous les deux par "nothing", littéralement "pas de chose". Néant et nothing, comme l'indique leur étymologie,  sont des négations de l'être. 
Rien c'est rien - point. Ce n'est pas pas (sic) quelque chose. On met un article défini au néant, dire "le rien" est un barbarisme. Jankekevictch nous le montre : il peut disserter sur "le presque rien", mais sur rien on ne peut rien dire, à moins peut-être d'être poète, comme le suggère Cage. 
Le philosophe parle de l'être ou du néant, le poète de rien. La question reste ouverte pour un artiste plasticien.

* on peut s'abonner sur ce site : 


L'ambigoût
J'aime quand une oeuvre d'art est proprement ambigüe, c'est-à-dire quand plusieurs sens - même contradictoires - peuvent lui être donnés. Allons plus loin : dans le domaine esthétique, la beauté et la laideur peuvent se trouver dans un même objet suivant l'humeur du regard qu'on lui porte. Un art qui est monovalent est édifiant et moins riche qu'un ambivalent ; l'art ne doit pas donner de réponse mais simplement poser question.
Certains jours les roses sont belles, d'autres, elles sont "m'as-tu-vu?".

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Juin 2020

Trouver beau
Je trouve l'expression "Je trouve ça beau" énigmatique, et en même temps très juste. Est-ce en français seulement que l'on utilise ce verbe trouver quand il s'agit du beau? Dit-on "I find it beautiful ?". 
Le beau se trouve donc. Par hasard, mais aussi quand on le cherche. Le "Je" est aussi important : on ne dit pas "Il se trouve que cela est beau", non : "Je trouve" ; et tout le monde ne trouve pas. Socrate lui, essaie de trouver le beau*, l'idée de beau, et c'est beaucoup plus difficile - et même impossible, je trouve.
* cf Hippias majeur

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le goût de la vanille
J’apprends qu’il y a un neuro-esthétisme ; serait-ce ce qu’on appelle la justesse du goût ?
(le goût positif pour la vanille serait universel : on l’a testé sur des nourrissons)

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Les choses ont un terme

Les images nous donnent spontanément une vision synthétique du réel. Mais, dans un deuxième temps, après analyse, nous pouvons discerner des éléments qui composent ces images globales, nous segmentons le réel. Chacun de ces éléments nous les nommons par un mot : nous donnons des termes à des différences que nous discernons dans le monde. Le mot lui-même "terme", doit être pris au pied de la lettre, nous terminons, plus exactement : nous déterminons, c'est-à-dire que nous donnons une frontière entre ce qu'on appelle les choses. On pourrait décrire par une analogie cette façon de voir. 
Dans l'art de la mosaïque on forme des images cohérentes en assemblant des fragments colorés qu'on appelle des tesselles. Chacune d'entre elles est un morceau de matière brute qui ne veut rien dire, elle ne représente rien, mais le tout assemblé forme une figure qui ressemble au réel. Ainsi les lettres, comme les tesselles, formes abstraites mais remarquables,  forment des mots quand elles sont assemblées. Ces mots eux-mêmes renvoient à des formes du réel : les choses. Les mots peuvent aussi renvoyer à des actions. L'art plastique (ici la mosaïque) est donc, in fine,  un langage qui a ses propres mots que sont des fragments de couleurs et de formes - ce que nous montre bien le divisionnisme qui assume et nous montre le terme entre chaque fragment.
(à suivre)

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Le juste jeu des ajusteurs
J'aime les artistes qui, tout en évoquant des choses graves, essentielles, sérieuses, le font avec une teinte de distance, d'ironie, de négligé. C'est cela qu'on pourrait appeler "le jeu", en prenant ce mot au sens mécanique : pour qu'un moteur tourne bien, il faut du jeu, c'est-à-dire un petit espace, une certaine distance, qui permet un déplacement entre les parties de la machine ; il y faut mettre aussi un lubrifiant (la rhétorique? le style?) pour faciliter et pérenniser la transmission. 
Mais attention, trop de jeu entre les parties, et il y a du balourd, trop de lubrifiant, et tout se noie ; trop de jeu avec les mots et c'est le calembour, trop de forme et c'est l'emphase. Il faut jouer avec une certaine mesure avec le jeu, c'est ce qu'on appelle l'ajustage en mécanique. J'aime les artistes justes, on dit d'un comédien qu'il joue juste, alors ça tourne, il y a aussi des plasticiens justes.

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Etonnement
Les Grecs pensaient que l'une des premières qualités du philosophe était l'étonnement (thaumazo) devant le monde. Le scientifique et l'artiste doivent aussi avoir cette qualité, c'est le moteur, l'impetus, du questionnement. Pour eux le monde ne va pas de soi, il pose question. Par la logique et la raison l'homme de science tente des réponses. L'artiste, lui, reste au niveau des questions : l'art reste une énigme presque par définition. Il attaque le réel indirectement, par un style, un éloignement, qui permet peut-être d'entrevoir "quelquechose" qui évoque, frôle le réel, comme on croit frôler un fantôme.

Le taureau de Lascaux et les mains négatives sont et resterons des énigmes.


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Tout le plaisir est pour nous
Nietzsche pense qu’il n’existe pas d’actes non égoïstes. Il a raison. Pour décrire plus précisément ce qu’on appelle communément l’altruisme, il faudrait plutôt inventer le concept d’alter-égoïsme qui désignerait ces actes semblant s’opposer à l’égoïsme, mais qui considèrent tout humain comme un alter ego, en prenant cette expression au pied de la lettre : les autres c’est aussi moi. Nous sommes tous ego, si j'ose dire. 
Ainsi l'apparente contradiction, cette " l'insociable sociabilité " de l'humain, serait assumée. On constate d'ailleurs que certains animaux dits grégaires vivent naturellement avec cette tension.

A partir de là, peut-être faudrait-il aussi inventer le concept d’alter-libéralisme qui, loin des intérêts purement égoïstes, prendrait en compte l’intérêt, non seulement de mon ego, mais aussi celui de l’autre ego - qui est aussi le mien. Ainsi, in fine, le socialisme ne s'opposerait pas par essence à la notion de libéralisme.
Finalement, lorsque que l'on dit tout le plaisir est pour moi, après avoir commis un acte qualifié de "désintéressé", il faut le prendre au pied de la lettre. Ce n’est pas une formule. 

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Mai 2020

"Superficiel par profondeur"
Cette expression de Nietzsche, qu'il préconise comme une éthique, permet d'éviter de sombrer dans la vanité de vouloir explorer le fond du réel, surtout quand on veut s'exprimer en tant que plasticien, domaine par excellence de la superficialité. Restons donc à la surface des choses ne soyons pas trop sérieux et jouons tout simplement avec la gravité, ce que je tente de faire (dans tous les sens, au risque du calembour) en thématisant sur la chute des corps. Après, avec ce thème universel, chacun peut déployer son propre délire.


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Considérations inactuelles (art de la résilience)
" Malgré la qualité technique de certains de vos travaux, votre production n'a pas semblé suffisamment en phase avec les problématiques actuelles de la peinture", telle était littéralement la motivation d'Emmanuel Latreille, directeur du FRAC Languedoc-Roussillon, pour refuser mon inscription au fichier des artistes du Languedoc (lorsque je la demandai en 2015). J'en fut très vexé sur le coup, mon ego s'est fissuré. Je cherchai en vain quels étaient les critères qui me valaient cette sorte de herem. Puis, au fil du temps, pour ne pas nourrir un ressentiment naissant, j'ai converti cette excommunication en une forme de vertu artistique. Après tout, "n'être pas en phase", cela ne dénote-t-il pas une certaine solitude, lot de tout véritable artiste ?  
- Mauvaise foi teintée d'aveuglement, me disait ma conscience, il veut dire que ton art est du passé. 
- Objection lui répondis-je : sur la forme tout a été fait (même la video se ringardise) et sur le fond "la chute des corps" est un sujet intemporel. D'autre part, j'ai une tendance à partir du sens, du concept, plus que du sentiment ou de la sensation, trait qui a marqué la rupture avec l'art moderne. J'essaye de cheminer entre les deux écueils que sont la froideur du concept et les débordements de la sentimentalité et du sensationnel.
J'étais aussi conscient que la recherche d'une originalité à tout crin en art n'était pas un gage d'authenticité. Aussi, je sombrai vers un certain conformisme actuel : je m'adonnai à une manière de street art. Cependant, comme je revendique aussi bien l'influence de l'homme de Lascaux que celle de Marcel Duchamp, j'intitulai "art pariétalmon travail sur les murs des rues ; enfin, pour donner une note encore plus "contemporaine" (les guillemets sont d'importance) à ce travail, j'appelai cela wall street art. 

Avouons-le : reste un fond d'amertume.

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Y'a du laissé aller Hibernatus!
Avec le temps, le confinement invite à l'inaction. Comme si c'était une hibernation qui engourdit la volonté. On se laisse vivre car rien ne vient stimuler notre corps qui par nature est paresseux, partisan du moindre effort. Au début, on est plein de projets, plein de résolutions, puis, la monotonie gagne, on se végétalise, on se déssocialise : j'ai bien peur que la "distanciation sociale" soit plus anesthésiante qu'on ne le pense ; c'est le contraire de la distanciation brechtienne, qui visait à l'éveil des consciences.

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Prendre des risques
Maintenant, je suis doublement une "personne à risque", non seulement en tant que désormais septuagénaire, mais surtout en tant qu'artiste.

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Tyrannie et tragédie du marché
En art, c'est l'offre qui doit être primordiale,  pas la demande, disait en substance Glenn Gould. 
Pour  un artiste, cette pensée devrait être comme un guide : l'offre doit être l'unique moteur de la création. Et pourtant, dans la réalité, n'y a-t-il pas un marché dit de l'art ? Ne voit-on pas maintes oeuvres qui répondent à une demande ? Eh oui, la tentation est grande, pour gagner sa vie, de produire et de reproduire ce qui va dans le sens du marché. Et cela se "produit" non seulement dans le domaine de l'art de masse, mais aussi dans celui, plus élitaire (et donc plus lucratif) de l'art contemporain : le besoin de distinction est  une sorte de demande venant d'un certain public assoiffé de reconnaissance et d'entre-soi. Mais l'artiste lui-même ne doit pas céder à ce besoin de distinction en recherchant une originalité qui ne serait mue que par sa propre vanité et sa vénalité. 
Tracer son chemin - celui d'une tentative d'authenticité, en prenant garde de ne pas franchir les deux écueils du conformisme que sont aussi bien le populaire que l'élitaire, tout en étant conscient de la tendance profondément humaine (irrésistible ?), d'un besoin de reconnaissance. 

(Lors d'un évènement "artistique" auquel je participais, je me souviens avoir eu un sentiment de presque honte après avoir vendu quelques oeuvres à côté d'autres artistes qui n'avaient rien vendu)


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Avril 2020

Procrastination 
Aujourd'hui, je dois me résoudre à entamer la phase terminale d'un tableau, cela fait plusieurs jours que je retarde ce moment, il est là qu'il m'attend, j'ai le trac - j'ai une idée de ce que je voudrais obtenir à la fin, mais vais-je être à la hauteur ?

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Qui suis-je ? (suite)
Pour Valéry, le moi est aussi inexistant et aussi nécessaire que le centre de gravité d’une bague. Et Merleau-Ponty d'ajouter : "Mes paroles me surprennent moi-même et m'enseignent ma pensée." 
Ainsi Valéry et Merleau-Ponty m'enseignent que je ne sais pas qui je suis. 
C'est déjà pas mal : savoir que l'on ignore qui on est et que l'on sait qu'on est ignorant.

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Authenticité d'une légende
Aux confins de mon cloisonnement je regarde Le bureau des légendes, série addictive. Une "légende", c'est le personnage et le CV fictionnel que se construit de toutes pièces l'agent clandestin d'un service secret. 
Et si, d'une certaine façon, nous étions tous des "légendes"? Dès que l'on établit des rapports sociaux, même les plus ténus, on s'habille, on se coiffe, on se rase, on se maquille, etc. Ce qu'on appelle l'authenticité, n'est-ce pas comme une seconde nature que l'on se crée ?
Déjà, en tant qu'artiste autoproclamé (expression à tendance pléonastique), je me suis donné un pseudonyme, j'écris ici de soi-disantes notes personnelles, cependant elles sont truffées de citations, je réfléchis avant d'écrire chaque phrase de ce blog, il est sûr que spontanément, je ne m'exprimerais pas de la même façon - si la spontanéité existe et n'est pas elle-même déjà une fiction. 
Bref, c'est tragique, mais je crois que nous sommes tous des légendes plus ou moins conscientes. Et derrière le masque, il y a un autre masque, et cela à l'infini, comme dans une mise en abîme de miroirs qui se réfléchissent l'un l'autre.

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A quoi tu joues ?
Parmi tous les artistes, seuls le musicien et le comédien jouent. Pourtant le jeu me semble une des caractéristiques essentielles de l'art. J'aimerais trouver cet équivalent dans l'art plastique, étant entendu qu'on peut jouer aussi la tragédie et le drame, et que pour un enfant, jouer c'est du sérieux. 
Je trouve que Marcel Duchamp par exemple était un sacré joueur (pas seulement d'échecs). 
(à développer, à suivre donc)

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Une manière de "probité de l'art"
Dans "Le musée imaginaire",  Malraux fait un éloge de l'esquisse, que l'art moderne va mettre au premier plan : l'impressionnisme est vu comme une réaction au "fini" des oeuvres académiques, désormais le faire est mis en avant par rapport au rendu. Déjà les peintres italiens de la Renaissance, avec leur idée de "sprezzatura" (négligé), pressentaient que ce n'était pas la fidélité au réel qui était importante mais leur manière de voir intuitive. J'aime quand on retrouve cette tendance dans l'art contemporain, quand l'expressivité formelle semble aussi importante que le fond lui-même voulu par l'artiste. 
Ce qui touche quand on regarde le taureau de Lascaux, ce n'est pas sa ressemblance avec un auroch quelconque, c'est l'urgence avec laquelle il a été dessiné, et qui dénote le signe d'un simple appel, une sorte d'interjection. On retrouve cette urgence dans l'esquisse, une spontanéité qui touche à l'authentique, où la forme devient primordiale.

Ce que veut dire l'art ne peut passer que par une forme, il n'y pas de traduction langagière rationnelle possible, seule la poésie pourrait parvenir - peut-être ? - à l'approcher.


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Mars 2020


Confinés/confinis
Il y a pire que les Yacas et les Focons, ce sont les Yavècas et les Falècons : ils aboient une fois que la caravane est passée - pour rien donc.

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Le poids des mots
Ben a produit un tableau sur lequel est écrit : « Ce tableau pèse 2KG 300 grammes ».
Ben est un menteur car il n’a pas pu peser le poids de la peinture avec laquelle il a écrit ces mots. 

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L'observateur observé, tout est relatif

J'aime bien ce quatrain de Rousseau écrit au-dessous de son portrait :
Hommes savants dans l’art de peindre
Qui me prêtez des traits si doux
Vous aurez beau vouloir me peindre
Vous ne peindrez jamais que vous.

En miroir, Marcel Proust lui répond à sa façon :
En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même.

Appliquons ces deux points de vue à l'art plastique en général :
Le plasticien ne montre que de lui-même dans ses productions, et le regardeur est le propre regardeur de lui-même dans l'oeuvre qu'il observe.
Comme le paradoxe d'Heiseinberg le montre en microphysique, il n'y pas d'expérience objective possible : l'observateur influence lui-même l'observation de l'expérience, il y est inclus. C'est pourquoi l'oeuvre (comme la microparticule) n'est pas un objet, c'est une relation, en l'occurrence, humaine, et cette relation doit être prise dans tous ses sens possibles, elle relate aussi.

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Deux Marcel me harcèlent*
Deux contemporains du début du 20ème siècle me semblent être les initiateurs de la révolution artistique contemporaine : Marcel Proust et Marcel Duchamp, bien qu'ils soient très éloignés l'un de l'autre dans leur façon d'envisager l'art. Il me semble que les artistes d'aujourd'hui ne font que développer à l'envi, souvent sans le savoir, ce que ces génies ont semé, à la manière d'un Einstein - lui aussi leur contemporain, dans le domaine de la science.
* d'après Boby Lapointe
(à développer)

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Chute des corps/ronavirus 
Par les temps qui courent, travailler sur la chute des corps semble résolument contemporain ; en novembre dernier (2019 donc) j'ai proposé une grande "fresque" pour mon exposition de 2021 à la Chapelle Saint Julien de Petit Quevilly, elle sera constituée de silhouettes confectionnées à partir de combinaisons, gants, sur-chaussures et masques, le tout collé sur un voile bleu d'échafaudage... Dans mon dossier, j'avais envoyé cette photo pour me faire bien comprendre :
Je ne savais pas que cela prendrait une toute autre résonance  en 2020


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Retrouver le temps
"il fallait tâcher d'interpréter les sensations comme les signes d'autant de lois et d'idées, en essayant de penser c'est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que j'avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel. Or, ce moyen qui me paraissait le seul, qu'était-ce autre chose que faire une oeuvre d'art ?"
Marcel Proust - Le temps retrouvé


Inégalé!  (je suis un indécrottable classique et néanmoins, j'espère, contemporain)

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Les vues sur l'art
L'art plastique passe par une accroche et une approche visuelle, voici quelques qualificatifs possibles:

- plein la vue
- à première vue
- m'as-tu-vu
- c'est tout vu
- point de vue
- très en vue
- du jamais vu
- prise de vue
- venez-y-voir
- c'est à voir
- faut voir
- clairvoyant
- c'est vous qui voyez
- aveuglément

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Un peu de philosophie (prosaïque ou poétique?)


"A quoi ça sert la frite si t'as pas les moules ?"
Alain Baschung

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Du fond et de la forme

Le "grand art" pour moi c'est quand la forme et le fond sont comme en osmose, comme s'ils se répondaient l'un l'autre. Ils doivent donc avoir une égale importance artistique. Mais je dois reconnaitre que je suis de plus en plus sensible à la forme car il y a une tendance générale actuelle à privilégier le fond dans l'art dit "contemporain". On pourrait s'étonner de cette remarque car nous sommes envahis d'images formellement "belles" et vide de sens, mais tout cela ne fait partie pour moi que de la culture ou du décorum, pas de l'art (je ne m'intéresse donc pas ici à ce problème très contemporain de la confusion entre la culture et l'art dont parle très bien Merleau-Ponty dans son texte intitulé Le doute de Cézanne). 
Jadis, sur le fond, l'artiste critiquait (à juste titre) la moralité - sous-entendu "bourgeoise" - dans ses oeuvres. Mais petit à petit, cette critique s'est elle-même transformée en un autre type de moralité, une nouvelle bien-pensance s'est insinuée dans les pratiques artistiques consistant à vouloir littéralement édifier le public vers le politiquement incorrect par exemple. Bref il s'est formé un conformisme de l'anticonformisme, une nouvelle moralité de immoralité donc - puisqu'il s'agit toujours de valeurs, et cette tendance a pris le pas sur la forme. Un exemple assez lointain dans le temps m'avait déjà choqué dans le domaine du cinéma : on avait donné la Palme d'or à des films comme "L'homme de marbre" ou "Yol", films on ne peut plus banals, voire académiques, quand à la forme, mais hautement moraux et militants sur le fond. En art plastique, on peut voir aujourd'hui maintes propositions édifiantes - surtout maintenant dans le domaine écologique - mais dont l'expressivité visuelle (la forme donc) est vraiment indigente. D'où cette position personnelle en réaction par rapport à ce phénomène mainstream et néanmoins élitaire. Est-ce pour cela "réactionnaire"? Je ne crois pas, tant que cette ré-action suscite une action novatrice et non passéiste de la part de celui qui ré-agit. On ne peut plus choquer le bourgeois, le bourgeois contemporain se nourrit de la provocation, en une sorte de plaisir sadique ; à moins que ce soit pour se démarquer de ses congénères (type Mr Jourdain), qui se vautrent dans l'ignorance crasse.

A contrario, voici un bel exemple d'oeuvre résolument contemporaine où la forme et le fond sont en osmose - et que j'admire. Il s'agit d'une installation de l'artiste Lituanien Zlivinas Kempinas qui se trouve à la fondation Lambert en Avignon (on en trouve une autre au FRAC Occitanie) ; elle consiste en une bande magnétique qui flotte comme en apesanteur grâce à un ventilateur savamment disposé :  https://www.dailymotion.com/video/xg8j0a  ou : https://www.dailymotion.com/video/x10thfi. Sur la forme c'est fascinant, poétique, et sur le fond, on peut rêver à ce qui est enregistré sur cette bande (des paroles? de la musique?) et tout cela est flottant, impalpable... Du grand art dis-je!

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Février 2020

"Quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt" 
Est-ce si sûr ?
Personnellement je me méfie beaucoup quand un interlocuteur assène "Tous les scientifiques disent que...", car scientifique est un mot-valise - comme les mots économiste et philosophe d'ailleurs. Je l'ai moi-même expérimenté  : pendant des années j'ai créé des spectacles sur des textes de grands philosophes ; nombre de journalistes et de spectateurs m'ont alors présenté comme "philosophe" - ce que je suis loin d'être : je n'ai jamais créé un seul concept.  La question devient alors : quand peut-on dire d'un homme qu'il est scientifique, économiste ou philosophe ? La question vaut d'ailleurs aussi pour le qualificatif artiste, et si on se réfère à l'affaire Brancusi, la réponse est : quand les professionnels de la profession reconnaissent cet homme comme un des leurs.
Donc quand un soi-disant sage me montre quelque chose, je regarde d'abord son doigt pour voir de quel bois de sagesse il est fait. Ensuite je peux éventuellement regarder cette chose qu'il me montre - si je veux.

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La simple vue (suite sur le problème du goût)
Je viens de visiter l'exposition "Permafrost" à La Panacée de Montpellier, c'est une suite d'installations plus ou moins expressives. L'expressivité est pour moi un critère essentiel en ce qui concerne une oeuvre d'art plastique. Elle est à son summum quand la simple vue de l'objet proposé déclenche spontanément chez le regardeur une imagination et une réflexion interprétative ; plus prosaïquement : il faut que "ça parle" (au sens de "ça me touche") par la simple vue. Dans ce registre, les installations de Nicolas Lamas m'ont le plus touché.  Elles consistaient, entre autres, à disposer des plâtres de sculptures antiques (donc des copies) sur des photocopieuses désossées, ou des objets de la vie courante dans une vitrine réfrigérée. Je suis resté quelques instants à songer, imaginer, méditer, à partir de ces "déclencheurs".
détail d'une installation "expressive" de Nicolas Lamas

 Le reste des propositions obligeait à lire un texte "explicatif", ou d'avoir recours à un "médiateur culturel" avant de pouvoir pénétrer dans ces oeuvres, ce qui veut dire pour moi que l'expression était déficiente...

Ce genre d'exposition, qui ne me touche pas a priori, me permet cependant d'approcher et d'affiner petit à petit justement ce que devrait être idéalement pour moi le travail artistique plastique. 
(On aura compris que j''essaie ici de rechercher et de formuler ce que je recherche moi-même dans ma propre activité, et que cela passe par la curiosité bienveillante pour des expositions très éloignées de mes productions
à suivre donc

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Janvier 2020


Vivacité ou limacité ?
Comment peut-on faire l'éloge de la lenteur ? "J'ai tout mon temps" dit-on. NON je n'ai pas pas tout mon temps!  On me le prend parfois, et souvent ce sont les lents, ces voleurs de temps.
vive la vivacité! (ce qui est pour moi la plus grande qualité d'un dessinateur)

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pour un nouveau mouvement :
La figuration abstraite ! (ou l'abstraction figurative)

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Ephémère
Nous sommes le 25 janvier et ce petit dessin que j'avais esquissé au fusain sur un mur de ma ville il y a à peine un mois, a aujourd'hui disparu - sous le jet d'un Karcher probablement, car le mur est devenu uniformément blanc.



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la forme du temps
Je viens de lire un article qui rend compte d'une exposition intitulée "The shape of time". Cette formule heureuse exprime assez bien cette quête désespérée et néanmoins irrépressible qui est la mienne et que je ne saurais formuler plus précisément par des mots ; comment inclure le temps dans l'espace peut-être ? transfigurer un tableau en espace/temps ?

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des impressionnistes aux impressionnants
Dans ma ville il y a nombre de grandes oeuvres de street-artistes élaborées à la bombe aérosol, avec force couleurs vives, aplats et dégradés très léchés. C'est proprement impressionnant par la grandeur et par la technique, on en a plein la vue. Pour ma part je n'aime pas cet instrument mécanique qu'est l'aérographe qui met nécessairement une distance entre la main et la paroi, cela donne une surface trop uniforme, et de plus c'est un instrument à énergie assistée, car l'air qui pulvérise la peinture est pressurisé préalablement par une machine, si bien que l'énergie du geste de l'artiste n'est pas naturelle. Je préfère le pinceau (même étymologie que pénis!) des impressionnistes par exemple, qui transmet l'énergie même du geste de l'artiste ; ou bien le "chalumeau" empli de pigments dans lequel l'homme a soufflé - a insufflé, pour laisser la trace de sa "main négative". Dans le domaine pariétal - et le street-art en fait partie, les instruments les plus adéquats (et les plus immémoriaux) sont le fusain et les pierres ocrées qui mettent en valeur toutes les anfractuosités de la paroi. C'est plus éphémère dans les rues exposées à tous vents, mais dans une grotte, ça peut rester longtemps...

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retrouvé dans la Recherche
"un peu de temps à l'état pur" - magique!
Comment un peintre, un plasticien pourrait exprimer "un peu de temps à l'état pur" ? - ce que Marcel a réussit avec des mots. Vaine recherche ! c'est-à-dire pleine de vanité, car on ne peut peindre l'éternité..

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Pense-bête
Faire art de tout bois

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la république des oeufs (les jaunes et le blanc)
Lorsque l'on casse des oeufs délicatement dans un récipient les jaunes restent distincts mais les "blancs" ne font qu'un. En ce sens les oeufs sont républicains, comme moi.
Mon jaune est personnel, mais je mets volontiers mon blanc dans le pot commun. Je refuse le fouet  manipulé par un despote qui me noiera dans la masse et ne fera que des oeufs brouillés. 
Comme disait Rousseau, il faut se résoudre à abandonner une partie de sa liberté (le blanc) à la conservation de l'autre (le jaune).


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2020 : l'année de la banane ?

On aurait pu croire que Marcel Duchamp avait définitivement circonscrit les frontières de l'art avec son urinoir. Maurizio Cattelan vient de franchir malicieusement une étape supplémentaire en scotchant sur un mur une vraie banane qui a trouvé acquéreur à 120 000$. Par ce geste il ajoute le côté périssable au ready-made urinoir sensé être indestructible, et donc monnayable . On peut penser que le (très) riche acquéreur a compris le geste de Cattelan et qu'il a autant d'humour que lui à la manière de Gainsbourg brûlant un billet de 500 francs à la télévision. En tout cas, par cet achat, il remet en question les règles mêmes du capitalisme car il ne pourra revendre son "oeuvre". En revanche il gagne une notoriété éternelle : il pourra se glorifier d'être un amateur d'art très éclairé et unique en son genre. Cela corrobore ce que disait en substance Spinoza : les hommes ne recherchent que trois choses : la richesse, la gloire et le plaisir sensuel. Le "propriétaire" de la banane a validé les deux premières conditions ; reste le plaisir sensuel - qu'il pourra satisfaire de différentes façons avec son objet d'art acquis.
On pourrait pousser encore plus à bout l'acte artistique de Maurizio Cattelan en mettant aux enchères (rapides) une bulle de savon.

(voir à ce sujet l'article très pertinent de Nicolas Bourriaud dans le magazine Beaux-Arts de janvier 2020)




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Décembre 2019


le goût : on en discute ou on se dispute ?

Du goût on ne peut disputer nous dit Kant, mais on peut en discuter ; le détail est de taille : disputer, à l'origine, c'était décider d'une question par des concepts irréfutables (la disputation), la discussion, elle, est  plus libre : il s'agit de convaincre d'une opinion par un simple échange, mais les arguments ne sont pas objectifs et la séduction joue un grand rôle pour "emporter le morceau". Quand il s'agit du goût, c'est plus délicat car chacun a une tendance irrésistible à vouloir universaliser sa position - s'en suit le plus souvent une polémique (une "guerre") où le convaincre se transforme en vaincre, ou plus grave, en mépris car il n'y a pas de goût sans dégoût.
(cf. à ce sujet la belle pièce de Yasmina Reza : Art)

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Du passé faisons création
"Il n'est pas d'oeil innocent, c'est toujours vieilli que l'oeil aborde une activité."
Nelson Goodman - Langages de l'art

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faire un signe
J'aime cette formule de Jacques Bouveresse interprétant l'oeuvre de Wittgenstein : "L'art est une tentative pour faire signifier le monde." (c'est moi qui souligne tentative ; il faudrait peut-être aussi souligner faire car le monde ne signifie rien par et en lui-même). J'ajouterais que signifier veut aussi dire faire signe : l'art fait signe - ou fait un signe (comme on le fait quand on dit bonjour du bras, de loin)


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Novembre 2019

la chose "tableau"
Je viens de lire une interview du centenaire Pierre Soulages où, citant Alain Badiou, il dit qu'un tableau n'est pas un objet mais une chose. L'objet, lui, est avant tout utilitaire. La chose est une cause, cause de rêve, d'imagination, de réflexion même. Certes un simple objet peut aussi être une cause de réflexion ou de rêve comme l'a montré Duchamp avec ses ready-made, mais justement, ces objets ne l'étaient plus - objets, ils étaient,  grâce à l'artiste, transfigurés en oeuvres d'art, donc en choses.

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de l'art pariétal
N'ayant jamais eu le privilège de pouvoir exposer personnellement dans ma ville, j'ai décidé de prendre le droit d'opérer sur les murs de ses rues. Le sujet est toujours celui de la "chute des corps". Je m'interdis le bombage et n'utilise que le charbon de bois ou la craie (chacun pourra effacer s'il le veut mes dessins). Je suis assez heureux pour l'instant car un membre de la brigade anti-tag m'a dit qu'il n'effacera jamais mes productions car elles lui plaisent et sont plutôt discrètes... Je publierai bientôt sur ce blog dans la rubrique "art pariétal" quelques photos de mes "oeuvres" réalisées à la sauvette dans la rue.



à suivre donc 

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Qui suis-je ?
Je viens de visionner un documentaire passionnant qui nous explique que notre corps contient 1000 fois plus de bactéries que la totalité des étoiles dans notre galaxie. Mieux : nous sommes constitués de plus de bactéries que de cellules "personnelles", et dès sa naissance, le nouveau-né incorpore des bactéries qui lui permettront de survivre.
J'aime cette idée que nous vivons grâce à des corps "étrangers", qu'ils sont majoritaires en nous, et, in fine, que notre pensée est influencée par eux, qu'ils font partie de notre identité même.

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Des arts plastiques
Un ami peintre, plutôt abstraitiste, à qui je demandai quel était son motif me répondit un jour "Le temps!". Au-delà de la boutade, cette réponse me parlait : je la trouvais assez juste sans pouvoir dire pourquoi. 
On peut remarquer cependant que si on se place du côté du spectateur, l'art dit "plastique" est le seul qui le laisse maître du temps de son regard. D'ailleurs on ne doit pas dire "spectateur" concernant l'art plastique mais "regardeur" car il ne s'agit pas d'un spectacle mais simplement d'un objet, ou plutôt, d'une chose. Tous les arts visuels qui utilisent la durée comme "matériau" sont spectacles, ainsi le théâtre, la musique, le cinéma, la video, la performance ; les arts plastiques (peinture, photographie, sculpture) se laissent regarder à un rythme personnel, c'est pour moi un avantage énorme : chacun apporte son propre tempo de regard. La littérature et la poésie ont aussi ce rapport personnel au temps, mais ici le regard n'est qu'un moyen de "transport", un support pour le langage - le dis-cours écrit utilise le temps mais le lecteur est maître de son tempo de lecture.
C'est pourquoi j'éprouve un malaise lorsqu'on me propose une video dans une "exposition"(où je veux rester maître de mon rythme), je la trouve proprement déplacée : sa place serait plutôt pour moi sur une chaîne de télévision ou sur l'écran d'un ordinateur. On me dira que je ne suis pas obligé de m'arrêter à visionner cette video, et c'est ce que je fais la plupart du temps : je fais l'impasse! en revanche, je suis friand des video/documentaires où l'on voit l'artiste travailler ou parler de son travail, mais cela est déjà du commentaire, ce n'est plus le fond de l'oeuvre exposée.

Dans une exposition à Rome, j'ai vu le travail d'un artiste qui jouait avec ce paradoxe sur le temps du regard : il proposait des portraits photographiés (format vertical). Je m'arrêtai un instant pour les regarder et au moment où j'allais partir, le personnage "photographié" se mit à bouger légèrement, au point que je n'en n'étais pas tout à fait sûr : peut-être était-ce moi qui avais eu une hallucination ? Je fut "obligé" de rester un moment pour m'apercevoir que j'étais devant une video ! (avec un écran plat on pouvait confondre avec une épreuve photographique). Là j'étais heureusement convaincu par cet art immatériel.

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Confession
Il me semble qu'il faut une bonne dose de confiance en soi et de morgue pour oser proposer à la vue du public un réfrigérateur sur un coffre-fort par exemple, et dire "ceci est une oeuvre d'art et j'en suis l'auteur". Car on est exposé alors aux sarcasmes du grand public et de son "Je pourrais en faire autant moi !". Duchamp lui, avec ses ready-made, entendait provoquer la question de l'art en y mettant toujours une dose d'humour, de détachement et de nonchalance sans prétention ; cela n'est pas pour rien qu'il se disait "anartiste". Buren, avec ses rayures, est plus sérieux et intellectuel : il pose la question des limites de l'art et de la décoration.

L'idée même de présenter sans vergogne un objet où je n'y aurais pas mis du mien, c'est-à-dire que je n'aurais, non seulement pas conçu, mais aussi façonné de mes mains, est inimaginable pour moi, et même impossible. J'ai en moi trop de surmoi je crois. Mon éducation d'origine populaire, qui est irrémédiablement ancrée en moi et qui veut que l'art soit d'abord du faire, me paralyse dans mon expression artistique, j'y suis enchaîné malgré moi. Bien que je conçoive théoriquement la nouvelle manière de l'art - qui consiste finalement à ne pas avoir nécessairement de savoir faire, il reste en moi un fond moral qui la trouve indécente. C'est un gros handicap, voire un gros défaut : un artiste doit être libéré, sinon libre - ce qui est une condition nécessaire mais pas suffisante. 
A moins que ce conditionnement moral irrépressible et castrateur, au lieu de paralyser, suscite des détours stratégiques pour que je parvienne à m'exprimer quand même en une sorte de résilience artistique ou de sublimation. 
Et, par une pirouette je l'avoue, j'en fais une éthique.


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Octobre 2019


Je me suis souvent demandé pourquoi j'ai toujours eu si peu d'attirance pour l'art photographique. Non pas que je n'apprécie pas certains de ces artistes, mais c'est peut-être le côté "facile" de cette technique qui perturbe mon appréciation. Clémenceau disait de Monet "ce n'est qu'un oeil, mais quel oeil!", n'empêche, l'impressionniste devait se coltiner longuement à ses oeuvres et le voyage du réel (le motif) au tableau est beaucoup plus complexe que celui d'une photographie. Dans la plupart des cas, le photographe n'est vraiment qu'un oeil lui, il y a moins de faire dans la photo, et plus de ready-made. La principale qualité de l'artiste photographe est dans le choix.
De plus, lorsqu'on regarde une photographie, on est littéralement happé par le sujet en lui-même : avant de considérer la manière du photographe, on entre immédiatement dans ce que représente l'objet photo, sans aucune distance, on plonge dans le sujet. Ce qui fait que lorsqu'on apprécie un portrait par exemple, c'est d'abord la physionomie ou l'attitude de la personne qui nous captive au sens propre. Certes, le bon photographe, en tant qu'artiste, a su la voir et nous la présente sous un certain éclairage, mais le fait majeur de l'effet vient de la personne photographiée elle-même.
. "Le tableau se dit soi-même" disait Wittgenstein, pas la photo - je crois. Elle nous dit autre chose qu'elle même : elle nous plonge dans la fiction qu'elle nous (re)présente, étant bien entendu que par "fiction" j 'entend également le "réel" représenté.
(à développer)

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Tourner autour du beau (suite)
Pour paraphraser le philosophe Wittgenstein, avec l'art on peut, sans retomber dans le parler, exprimer son silence. Mais c'est plus fort que nous, devant une oeuvre (silencieuse) nous convertissons aussitôt en mots la pensée qu'elle nous suggère. Ainsi, le critique d'art fait à son tour oeuvre d'une oeuvre d'art elle-même sans jamais parvenir à atteindre l'horizon de cette oeuvre. A la limite, seule la poésie pourrait, non pas expliquer, mais dire ce silence dont parle Wittgenstein. 

Il y a une certaine vanité à vouloir disserter là-dessus (comme je le fais maintenant). C'est tragique, car on voudrait partager ce silence, et on n'a que les mots.
"Ce dont on ne peut parler, il faut le taire"
(aphorisme final du Tractatus logico-philosophicus)

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Le manque de considération (suite)

J'ai participé à une manifestation très sympathique dans un village où l'accueil humain était parfait, mais l'artistique humiliant : j'étais confiné avec deux condisciples dans un box (juste l'emplacement d'une voiture) où l'on avait caché la supposée laideur des murs avec une bâche en plastique bleue devant laquelle les incontournables grilles d'expositions étaient disposées ; l'entrée se faisait entre une baraque à churos/crêpes/gauffres et la camionnette d'un maçon. Heureusement, il a fait à peu près beau : on pouvait rester dehors ; en cas de pluie, par notre présence dans l'espace, nous aurions obstrué la vue de nos qqs oeuvres accrochées. Cet événement festif se targuait de faire venir 100 artistes et je crois que nous avons eu - mes 2 collègues et moi-  le prix de l'emplacement le plus merdique. 
Je sais : je suis un indécrottable prétentieux. J'assume. 
J'irai même plus loin : on rémunère les hommes de théâtre pour qu'ils se déplacent parmi villes et villages - c'est ce que j'ai vécu toute ma vie. En tant que plasticien, je suis étonné (c'est un euphémisme) : les artistes du visuel doivent payer pour avoir le privilège d'exposer dans les espaces institutionnels comme les forains doivent payer leur emplacement sur un marché. Tous les artistes/plasticiens, loin de là, ne sont pas des commerçants, et les municipalités assurent leur mission culturelle à moindres frais à leurs dépends.

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Septembre 2019


Dans quel état t'erres ?
Spleen automnal


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Sens interdit?
Une des grandes faiblesses de l'humain est de vouloir donner du sens. La seule réalité est pourtant la (les) forme(s). C'est peut-être l'artiste qui essaie d'approcher cette réalité, l'oeuvre d'art parfaite serait-elle alors une pure forme sans sens ? Mais l'écueil est de tomber dans le formel ou la pure esthétique - vide de sens (comme c'est souvent le cas dans l'abstraction). Le "n'importe quoi" quoi. 
Que faire ? nous sommes en pleine tragédie... (à lire à ce sujet : "Le chef d'oeuvre inconnu" de Balzac)
à développer...

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Août 2019



Auto ou hétéro?
J'ai eu beaucoup de maîtres, dans différentes disciplines : scientifique, technique, théâtrale, philosophique, beaux-artistique - j'en oublie. On appelle ça un "autodidacte" ("qui apprend par lui-même"), si les mots ont un sens, je suis plutôt un hétérodidacte.

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Le travail du temps
Regardez ce vieux pinceau acheté à bas prix : son poil se raréfie, il s’use, se durcit, s’arrondit, mais il est devenu unique, indispensable. Il s’est bonifié et il n’y a que lui qui peut exactement convenir à tel travail délicat.
A sa manière, le vieux peintre est peut-être un peu comme le vieux pinceau. 

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Pépère au MOCO
Viens de visiter le MOCO (MOntpellier COntemporain) ; mon oeuvre préférée (et de loin) est celle de Loris Gréaud, le magnifique luminaire du bar où je suis resté un moment à rêvasser, le nez en l'air, bière à la main. Pour le reste, malgré la canicule, je suis resté froid.

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de la société sécuritaire (le principe précautionneux)
Entre les particules fines, les allergènes, les perturbateurs endocriniens, les OGM, la radioactivité, les nanoparticules, les métaux lourds, les ondes électromagnétiques, l'aluminium dans les vaccins et j'en passe, l'homme moderne, grâce à ses instruments de mesure de plus en plus fins, s'aperçoit que la vie est mortelle. 
"Nous sommes tous malades" a dit, sans plaisanter, un toxicologue voulant alerter l'opinion sur les dangers de l'environnement.

A méditer : pharamakon en grec signifie remède ET poison.



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Juillet 2019

En visitant à nouveau la merveilleuse cathédrale d'Albi, je pense à cette formule de Clément Rosset (de mémoire) : "Au fond, il faut cesser de croire en Dieu pour percevoir la beauté des cathédrales". Y'a du juste là-dedans. J'adhère, car le croyant, tout occupé à sa prière, ne peut profiter pleinement de ce chef d'oeuvre artistique sans se détacher totalement de sa religiosité, d'une certaine manière c'est un lieu de culte "utilitaire" pour lui. Pour moi, athée, une madone de Raphael est débarrassée de son côté purement religieux, sa beauté m'apparaît d'une certaine manière toute nue, contrairement au croyant, je "l'adore" uniquement d'un point de vue esthétique.

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De la rêverie insensée
J'aimerais provoquer de la rêverie*. Que mes propositions, qui ont été élaborées à partir d'une rêverie personnelle, suscitent à leur tour une autre rêverie chez l'autre, qui ne soit pas nécessairement la même. Que le sens donné (par moi) soit ouvert afin que celui donné par le regardeur soit pertinent, sans qu'il y ait de contre-sens possible. Enfin, que ce sens soit, d'une certaine manière, insensé, car les insensés (les fous) ont leur propre logique, et les rêves aussi.

* La rêverie c'est du rêve éveillé (cf Bachelard).
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Descartes aussi était paresseux
"...et une certaine paresse m'entraîne insensiblement dans le train de ma vie ordinaire." (début de la 2ème méditation)

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Humeur des jours 
(à lire à haute voix)
Les journées fastes succèdent toujours aux jours néfastes.

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Un aliment pour ma "chute des corps" :
Si les âmes survivent, comment, depuis l'éternité, l'air peut-il les contenir? Et comment la terre peut-elle contenir les corps qu'on ensevelit depuis tant de siècles? C'est que, comme ici-bas les corps, après avoir subsisté quelque temps, se transforment et se décomposent pour faire place à d'autres cadavres, de même les âmes qui émigrent dans l'air, après s'y être conservées quelque temps, se transforment, se répandent et s'embrasent dans l'universelle raison génératrice qui les reprend, et, de cette façon, permettent à d'autres âmes de venir occuper leur place. Voilà ce qu'on pourrait répondre dans l'hypothèse que les âmes survivent. Et il ne faut pas considérer seulement la foule des corps qu'on ensevelit ainsi, mais encore celle des animaux dont nous faisons notre nourriture journalière, ainsi que les autres espèces. Combien d'êtres sont consommés ainsi et ont, si l'on peut dire, pour tombeau les corps de ceux qui s'en alimentent ! Et cependant il y a place pour eux, parce qu'ils passent dans le sang, qu'ils se transforment en air ou en feu.(...)
Marc Aurèle -  Pensées pour moi-même - IV, 21

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En matière d'art comme en tout, il faudrait faire "le nettoyage de la situation verbale" comme  disait Valéry. En particulier l'expression "art contemporain" me semble un peu galvaudée, c'est un truisme ou un fourre-tout né pour opérer une distinction d'avec l'art moderne, car beaucoup d'artistes contemporains (de notre temps) ne font que de l'art moderne (d'un autre temps). Mais d'autres, croyant s'en distinguer, ne font que répéter de l'"art contemporain" du passé. Je pense à l'art dit "conceptuel" qui fait déjà partie de l'histoire. Bref, un artiste s'empare toujours plus ou moins consciemment du passé, les concepts peuvent être anciens même quand les technologies sont nouvelles. Ce qui importe, c'est l'authenticité de la démarche. Mais cela est difficile à apprécier, il y a des faiseurs de toutes obédiences.

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Juin 2019

Du jugement sur les oeuvres
"D'abord, les ouvrages donnent de la réputation à l'ouvrier ; ensuite, l'ouvrier donne de la réputation aux ouvrages." 
Montesquieu 

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Le goût du risque
Frôler le kitsch comme on frôle la mort.

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à transposer littéralement à l'art plastique ;
"Ce n'est pas du devoir de l'acteur ni même du metteur en scène de s'emparer du sens, l'interprétation vient du public" Bob Wilson


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Mai 2019

A propos de la "chute des corps" qui m'occupe maintenant depuis plusieurs années, je relève une proposition de Saint Simon qui avait substitué la notion d'attraction universelle à celle de Dieu ! :
"...en y mettant les aménagements convenables, la philosophie de la gravitation peut remplacer successivement et sans secousse, par des idées plus claires et plus précises, tous les principes de morale utile que la théologie enseigne."
Je l'ignorais, mais en émettant l'hypothèse que la morale en apesanteur devait être différente de la terrestre (cf. mon texte dans la rubrique "chute des corps"), en toute modestie, je rejoins donc d'une certaine manière la philosophie saint-simonienne...!

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Avril 2019

Pour une poétique de la peinture
Dans ses écrits esthétiques, Baudelaire plaçait le Beau en première place par rapport au Vrai et au Bien, aussi bien en poésie qu'en art plastique ; depuis, le Beau n'est plus un critérium de valeur en art, mais on peut transposer cela en donnant une primeur à la forme par rapport au fond, ou du moins donner au couple fond/forme une égale valeur, le "grand art" serait alors quand la forme répond au fond et réciproquement, en une sorte de chiasme esthétique. 
Après tout, l'étymologie du mot poésie montre bien que le "faire" est aussi important que le "dire". 

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Liberté, je n'écris que ton nom
Ma seule et vraie liberté c'est de savoir que je ne suis pas libre, même dans mes pensées, même dans mon travail ; ceux qui croient posséder une liberté de penser - et donc de créer, sont des demi-habiles.

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15 avril
Dans "Notre Dame" il y a "notre" - elle est à nous.

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Un horizon lointain à se donner
Etre suggestif, essayer d'exprimer l'atmosphère du drame humain ; c'est ce qu'a réussi Delacroix, d'après Baudelaire.

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La chose et moi
L'oeuvre d'art fait partie de l'ensemble des choses. C'est en regardant cette chose que je viens de produire (un tableau par exemple), et qui m'est proprement extérieure, que je peux entrevoir ce que je suis moi-même. En réalisant une oeuvre je me réalise, j'existe concrètement. Ce sentiment que j'éprouve sincèrement corrobore ce qu'a théorisé un certain Hegel : c'est par le travail de la chose que l'homme se révèle à lui-même.

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de l'alchimie 
Faire de l'or avec de la boue, du noble avec de l'ignoble, du beau avec du vil, de l'idée avec de la matière. Finalement, le matiériste (que je suis) n'est qu'un idéaliste, car en philosophie, on le sait, le matérialisme est une métaphysique comme une autre.
De plus, ça pourrait être une éthique de l'artiste dans la cité : faire du bon avec du mauvais.

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à propos de la chute des corps
"Laisser tomber" serait-ce "se laisser vivre" ?

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Mars 2019




L'art d'accommoder les restes
Mathieu Bénézet, poète, disait qu'il écrivait avec des restes ; il y a quelque chose de très juste là-dedans, on peut même l'appliquer à l'art plastique : on y accommode aussi les restes :
- les restes, dans notre mémoire de ce que les autres ont déjà réalisé dans l'histoire de l'art
- les restes de matériaux usagés que l'on a glanés en se disant "ça peut toujours servir"
- les restes d'idées que l'on a notées au fil des années
- et même parfois des restes de couleurs encore fraîches "de la veille" qui servent de point de départ pour un prochain travail
Rien ne se perd tout se transforme.

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"Je n'écris pas pour la racaille qui ne recherche que l'émotion"
Cette phrase provocante de Bertold Brecht, dramaturge et poète communiste - détail d'importance au regard du terme "racaille" qui désigne ici la classe bourgeoise, mérite qu'on s'y arrête en l'appliquant à l'art en général.
Brecht ne voulait pas que le théâtre soit une distraction où le spectateur ne vienne que pour "s'évader"en étant littéralement fasciné par les personnages et l'action, au point d'en oublier un moment sa condition dans le réel. Au contraire, l'art, pour lui, devait aiguiser le regard critique du spectateur. Pour cela il inventa un style de jeu, la "distanciation", où, par exemple, le comédien devait toujours avoir à l'esprit cette distance entre lui-même et le personnage qu'il incarne, il ne devait jamais être le personnage. Grâce à cela, le spectateur lui, devait garder du recul et ne jamais être submerger par l'émotion occasionnée par la représentation.
On pourrait appliquer cette distanciation à l'art plastique où le regardeur ne doit jamais oublier qu'un tableau, avant d'être la représentation d'une femme nue ou d'un cheval de bataille, comme dit Maurice Denis, est un cadre de bois où une toile est tendue et des couleurs assemblées. Ainsi le regardeur, attiré par l'objet que propose l'artiste, ne doit pas être totalement absorbé par le sujet. L'émotion peut être là (le "que" de la phrase de Brecht l'atteste) mais, dans un art complet,  elle ne doit être que le moteur (même étymologie que émotion) d'une réflexion ou du moins d'une méditation sur le réel. Tout cela pour dire que je partage cette éthique de l'artiste, car s'en est une.

Un contre-exemple actuel est cette apparition de spectacles que permet une nouvelle technique de projection, et qui consiste à agrandir à loisir des tableaux de maîtres (par exemple Van Gogh) sur toutes sortes de parois, le tout agrémenté d'une musique. C'est un cocktail très efficace pour vous arracher des larmes et vous faire frissonner (je n'ai pas encore été voir cela, mais des amis émus m'ont raconté...). C'est sublime, dirait Kant, car c'est grand (on se sent petit). On oublie un moment son humble condition humaine, on est transporté, envahi par un déluge de couleurs. C'est proprement sensationnel, comme les montagnes russes ou le feu d'artifice... Pourquoi pas ? mais qu'on ne parle plus d'art dans ce cas, mais d'émotion forte, physique - ce que j'appelle le sensationnel.
 Soyons magnanime (:)), le côté positif de ce genre de spectacle c'est qu'on a peut-être envie - après - d'aller voir les vraies oeuvres des artistes et de connaître leur démarche authentique. 

(Consulter à ce sujet un article féroce mais juste de Cécile Guilbert dans La Croix )

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Du concept artuel

Au regard de ce je vois lors de certaines propositions dites "d'art contemporain", on est passé insensiblement de l'art conceptuel à du concept artuel, c'est-à-dire que pour parvenir à "goûter" une oeuvre, ou à s'en "délecter", il faut en passer d'abord par un discours le plus souvent très rationnel ( je veux dire loin du poétique). Sinon, on reste aveugle et sourd à la proposition visuelle.
A moins que le but de cette nouvelle démarche actuelle ne soit plus du domaine de l'art, mais essentiellement du discours édifiant. Le résidu visuel ne devient plus qu'un prétexte - ou plutôt un "post-texte", et il ne s'agit plus de goûter ou de se délecter, mais uniquement de réfléchir. Personnellement, je préfère réfléchir en me délectant, et vice versa. 

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L'ego des cagueurs

Près de chez moi, sur une grande fresque en trompe l'oeil qui représente une façade d'immeuble - donc peinte sur un mur d'immeuble, il y a un tag exécuté à la va-vite à la bombe, et c'est loin d'être un Basquiat. 
De deux choses l'une : soit un individu a laissé cette trace à la postérité en "piétinant" sans vergogne ses condisciples peintres trompe-l'oeillistes, soit ce sont eux-mêmes les peintres de la fresque qui, dans une volonté d'hyperréalisme extrême, ont tagué le mur représentant un mur.
Malheureusement je crois la première hypothèse plus plausible. C'est pourquoi je ne dis pas tagueur mais cagueur (cf. l'occitan).

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Février 2019


Sociologie des étourneaux

En regardant l'autre soir un "nuage" d'étourneaux, je me demandais si je n'étais pas moi-même un de ces individus appartenant à un nuage. Comme tout étourneau pris individuellement qui "se croit :)" libre de voler où il veut, je me sens libre de créer ce que bon me semble, et pourtant je reste collé au nuage car je m'abrite derrière l'étourneau qui me précède : c'est plus facile pour avancer. Si je m'écarte quelque peu du nuage, un ordre vital irrépressible m'impose d'y retourner aussitôt. 
Au crépuscule, on ne voit jamais d'étourneau solitaire. 
Console-toi, petit étourneau, il reste la journée pour faire le nuage buissonnier.

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Vu au Réservoir à Sète (très beau lieu atypique entre galerie et musée), Lucien Vernède, un grand art-brutiste. J'aime sa définition de l'artiste :
"Est artiste seulement celui qui ne sait pas où il va, peindre c'est partir vers une aventure qui ne mène nulle part, sinon à soi-même."

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Une esthétique interloquante ? (suite du problème sur le beau)

Donc, paraît-il, le beau n'aurait plus rien à voir avec l'art ? Ainsi l'artiste contemporain ne dit plus maintenant au regardeur "ça vous plaît ?", mais "ça vous parle ?". On en aurait donc fini avec ce qu'on appelle l'esthétique - la "science du beau", comme si on ne passait plus par le regard mais directement par l'intellect, sans médiation sensorielle. Cependant, dans l'art dit "plastique", la relation artiste/regardeur passe nécessairement par un percept avant éventuellement de se convertir en concept. Peut-être est-ce alors la nature même de l'esthétique qui change, elle devient relationnelle comme dit N. Bourriaud ; bavarde diront les détracteurs de ce nouvel art... On peut aussi transiger en disant simplement que la notion de beau s'est historiquement modifiée ; d'une part, l'ignoble peut devenir noble comme le montre l'arte povera, et d'autre part, c'est toujours par le plaisir ou la peine que doit passer un artiste, même en émettant des idées. 
Ainsi, de la même façon qu'un philosophe doit passer par la rhétorique pour convaincre - sans pour cela devenir un sophiste, l'artiste doit plus ou moins user de la séduction du beau (le plaisir) ou de la provocation de l'ignoble (la peine) en étant conscient qu'en art plastique, la rhétorique pure - sans signifié plus ou moins sensé, c'est de la décoration (plaisir) ou de la provocation (peine). 
Pour que "ça vous parle" il faut d'abord que "ça vous plaise" ou du moins que "ça vous interloque", sinon ça ne vous atteint même pas.

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"Ne pas se fier aux apparences"
Cette maxime foncièrement morale vise à lutter contre un penchant naturel : instinctivement, on aime plutôt ce qui est beau et ce qui nous répugne est dit "laid". Mais il me semble que ce fond quasi biologique, voire sexuel, affleure toujours, même quand on est bien éduqué - moralement s'entend. 
La question esthétique influence donc toujours plus ou moins inconsciemment notre jugement, elle est fondamentale, quoiqu'on en dise. Et cela dans tous les domaines.

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Janvier 2019

Réflexion exceptionnelle ici, car extra-plasticienne
En ces temps où les pauvres-riches sont malaisés dans notre République, revenons à Rousseau qui avait bien vu les choses :
"Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l'estime publique eut un prix.". (Discours sur l'origine des inégalités parmi les hommes)
Traduction : chacun évalue ses besoins, sa condition, non pas dans l'absolu, mais en se comparant à l'autre. Ainsi, contrairement à la misère qui est absolue, la notion de pauvreté n'est que relative (c'est d'ailleurs comme cela que l'on calcule le "seuil de pauvreté"). Les pauvres de Monaco sont donc relativement riches par rapport aux pauvres de France, qui eux-mêmes sont riches par rapport.. etc. 

Souhaitons que les ronds-points se transforment au printemps en cercles républicains...

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Sera-ce l'année où j'exposerai enfin une première fois dans ma propre ville ?




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Décembre 2018

Des goûts et des couleurs (suite)
Très délicat d'offrir des cadeaux à des personnes que l'on connait peu. On risque facilement un incident diplomatique ; je crois que le fond du problème est résolument esthétique et sans issue, car il ne peut être résolu par une discussion argumentée. Un mur se dresse et l'on se sent démuni quand on veut convaincre à propos d'art ou de beauté. Le mépris, voire la détestation, peuvent s'inviter parfois. 

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Quand les passions l'emportent sur la raison
En cet automne où les feuilles jaunissent, et ne sont pas les seules, cette phrase de David Hume à méditer : "Il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt."

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Novembre 2018

Pour un art semi-brut
Qu'il le veuille ou non, l'artiste se retrouve toujours dans un cercle d'influence (un champ dirait Bourdieu) suivant sa position sociologique, son origine de formation, son histoire, etc. C'est le fait d'être conscient de cela qui peut le libérer par la pensée de ce nécessaire emprisonnement. Je suis donc conscient d'être enchaîné à ma condition sociale, ce qui me permet de (me) jouer de cela : je l'oublie volontairement et j'ai l'illusion temporaire d'être totalement libre. C'est un tout petit avantage sur ceux qui se croient réellement libres. Entre l'art brut pur (s'il existe), et les arts conventionnels de toutes sortes, même soi-disant anticonformistes, il y a une petite place pour du semi-brut. Je suis donc un semi-artbrutiste ou un artsemibrutiste.
(à développer : appliquer la théorie du demi-habile de Pascal...)

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"Le vrai art est celui qui ne semble être art."
"User en toutes choses d'une certaine nonchalance, qui cache l'artifice, et qui montre ce qu'on fait comme s'il était venu sans peine et quasi sans y penser." telle est la définition de la "sprezzatura" que les artistes italiens de la renaissance ont mis en application. C'est une maxime que j'essaie d'appliquer moi-même : donner l'illusion qu'il n'y a pas de travail, que c'est "naturel", presque fruit du hasard. J'aime cette (fausse) nonchalance. De même, dans un registre purement esthétique, donner une sorte de patine du temps au tableau, comme si, quoique contemporain, il faisait partie du domaine archéologique. Je ne saurais justifier cela, mais c'est mon goût. Peut-être que l'on considère plus facilement une oeuvre qui semble du passé (elle a du vécu), que quelque chose d'absolument neuf, vierge des outrages du passé. Il est vrai que je préfère la léprosité des vieux murs, aux parois uniformes ripolinées ou bombées ; ou un visage ridé, à celui d'un mannequin photoshopé.
Un objet d'art interpelle d'autant plus qu'il y a comme un doute sur son côté artefact. Comme si le regardeur décelait de l'humain derrière son aspect naturel, mais sans en être assuré. A la manière de l'archéologue qui s'interroge, à la vue d'un galet éclaté, pour décider s'il a été façonné par une volonté humaine ou non. Il restera toujours un doute sur l'humanité de cet objet. C'est peut-être ce doute qui ajoute au côté mystérieux d'un objet dit d'art.

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Le fait et le fini
Quand un tableau est-il fini ? Si je le garde et le regarde : jamais ! j'ai toujours envie de changer un détail. Mais il faut prendre garde que la "finition" ne soit trop léchée - gare au fignolé. Il faut garder une certaine imperfection proprement humaine, la fameuse sprezzatura de la renaissance, littéralement : le négligé. J'aime quand on n'admire pas la technique, quand on pense que l'oeuvre s'est faite "naturellement", presque par hasard. Construire un chaos, tel est à peu près le but à suivre, mais que ce chaos reste non maîtrisé, comme inachevé, sans être n'importe quoi ; qu'on y trouve une certaine harmonie, aux antipodes du Beau idéal. 
Nos nouvelles machines numériques fabriquent des images trop parfaites, au point qu'on s'est cru obligé d'inventer des logiciels pour les salir en quelque sorte, les vieillir, les humaniser. En fait, en peinture, il  y a un moment précis où il faut arrêter l'ouvrage; c'est pourquoi on dira, comme pour le camembert, que le tableau est fait - après, il se gâte. 
Je me suis fixé une règle : tant que je n'ai pas tamponné mon tableau avec mon monogramme, je peux me permettre de le retoucher, après je me l'interdis. Mais ça me démange souvent de...

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Art et savoir-faire
Je viens de jeter un oeil au salon Elan d'art de Montpellier. On ne peut nier que la plupart des exposants disposent d'un brillant savoir-faire. Presque trop. J'aime quand il y a une certaine maladresse, une sorte d'hésitation dans la démarche. J'aime quand ça me parle, mais en bredouillant, comme Patrick Modiano en face de Bernard Pivot.
Bref, ici, un certain malaise devant certains (trop) beaux tableaux.
D'une façon générale, j'ai du mal avec les salons où les univers très différents se serrent les uns contre les autres ; on passe probablement à côté de petites pépites, plus humbles, il faut donc essayer de faire le vide de ce qu'on vient de voir pour passer à l'exposant suivant.
Mais qu'y faire ? c'est la loi du genre, il faut une petite place pour chacun.

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Octobre 2018

Titre de mon prochain tableau (d'après Bergson) : "Le tourbillon demeure, seule la poussière change"
 (travail en cours... euh pardon : work in progress)

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Art pur
"C'est pour cela qu'il n'y a ni beaux ni vilains sujets et qu'on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l'Art pur, qu'il n'y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses." (c'est moi qui souligne)
G. Flaubert - lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852

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Suis-je un vendu ?
J'ai exposé dans une manifestation artistique il y a quelques semaines où beaucoup d'artistes étaient présents et j'ai vendu quelques oeuvres, ce qui est gratifiant (dans tous les sens). A côté de moi d'autres "collègues" (avec qui j'ai sympathisé) n'ont rien vendu, et pourtant j'apprécie leur travail. Sans être masochiste, un soupçon s'est insinué en moi : mon travail est-il commercial ? Cette question est devenue d'autant plus pertinente que je lis actuellement "Les règles de l'art", ouvrage de Pierre Bourdieu, dans lequel il décrit clairement le champ artistique du 19ème siècle où il voit trois sortes d'artistes : ceux qui font de l'art bourgeois, académique (ils vendent), ceux qui font de l'art social "utile": les réalistes, et enfin les purs et durs : les partisans de l'art pour l'art qui sont attaqués par la censure (ils dérangent). Mon art serait-il donc bourgeois puisque je vends ? Certes, je suis dans la classe des (petits) bourgeois, mais cette conscience de l'être me permet de mettre une distance critique sur mon travail et de lutter sincèrement contre un penchant "naturel", celui du conformisme. Toute proportion gardée, je comprends le tragique de Flaubert qui haïssait l'art bourgeois tout en reconnaissant son statut embourgeoisé (rentier).
Pour en revenir à mon anecdote, ce sentiment de culpabilité que j'ai eu un instant, je l'ai finalement balayé par un argument imparable (certains diront une pirouette) : si je vends, c'est que je ne suis pas assez cher ! 

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Autopersuasion
Comme au moment où un spectacle se termine pour un comédien, il y a comme une petite déprime après une exposition personnelle : après nombre de sollicitations diverses, gratifiantes, on se retrouve seul dans son atelier à faire des plans sur la comète. Les grands projets semblent inaccessibles, impossibles à réaliser, si on n'a pas les relations nécessaires. Et j'ai comme l'impression que dans le monde des arts plastiques, il y a des réseaux étanches les uns par rapport aux autres : si l'on expose à tel endroit, on ne peut prétendre à tel autre. 
Mais il faut faire fi de cette impression nom de dieu! espérer qu'un jour une personne bienveillante, ouverte, fasse le pont entre ces mondes qui paraissent s'ignorer. Au travail donc !

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Les circonstances d'un regard
Il vient de m'arriver une anecdote qui porte à réfléchir. J'ai exposé pendant 2 jours dans une manifestation où de nombreux artistes étaient présents. Pendant l'installation, en face de mon emplacement, je remarque à quelques dizaines de mètres un artiste qui dispose sur un chevalet un très grand format monocolore avec des coulures plus ou moins délavées, du rouge au rose clair. Sur le moment, je me dis que c'est un fond, et que le peintre va sûrement continuer son oeuvre devant le public. Mais après plusieurs heures je me rends compte que non : l'oeuvre est manifestement terminée, c'est donc un tableau abstrait qui, je dois le dire, me semble quelconque. Le lendemain, le tableau était toujours en place en face de moi, à distance, et soudain, en un instant, il m'apparaît vraiment dans toute sa signification : c'est un paysage ! Il y a des arbres qui se reflètent sur un plan d'eau et tout cela devient très précis, très net, et je ne peux plus voir le tableau comme hier, il est d'une figuration évidente. Et il me plaît comme un Turner!
De cela il y aurait beaucoup à dire sur la complexité du regard et des circonstances simplement objectives qui font qu'un tableau nous attire ou non. (à suivre?)


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Septembre 2018

Une forme d'éthique dans le travail :
"Ils continuèrent leur route allant toujours sans savoir où ils allaient, quoiqu'ils sussent à peu près où ils voulaient aller"
Denis Diderot - Jacques le fataliste
(et aussi dans ce magnifique roman : "Ah! si je savais dire comme je sais penser !" dit Jacques)

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Peut-on concevoir en peinture sans littérature ?
"Je vous dois la vérité en peinture" écrit Cézanne à Emile Bernard. Cette phrase énigmatique dont Derrida a fait tout un livre,  je l'interprète comme s'il disait "Je vous dirai la vérité en peignant.". En d'autres termes :
Essayer de penser en peinture, pas en mots.
Vanité des vanités? Je m'interroge vraiment.

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Concept et percept
Duchamp ne voulait plus qu'on dise "bête comme un peintre", ce qui semble vouloir dire a contrario  qu'il est (était?) possible de produire une oeuvre, et même peut-être un chef-d'oeuvre, sans que l'artiste ait conçu son geste dans le cadre d'une démarche intellectuelle. 
En un renversement de situation, il semble que le concept a totalement phagocyté la production plastique contemporaine, au point que le percept a parfois totalement disparu. Combien de productions ne disent plus rien visuellement en elles-mêmes si on ne les a pas expliquées par une médiation culturelle ! Beaucoup de spectateurs passent leur chemin devant certaines propositions "artistiques" parce qu'elles ne parlent pas, de par leur simple présence. L'acte primordial duchampien d'exposer un ready made fut une provocation roborative quant à la question de l'art, mais ce geste est inscrit dans une période très précise où la peinture rétinienne était reine et purement "sensationnelle" - non intellectuelle.  Une fois son geste révolutionnaire accompli, Duchamp est revenu lui-même à une production plastique élaborée, poétique : la période du "grand verre".
Pour moi, un art "plastique" digne de ce nom, doit être expressif dès l'abord, et c'est sa perception qui attire, provoque, l'interrogation, la réflexion. Comme Freud disait du Beau qu'il était "la prime de séduction", l'artiste doit trouver une forme qui, sans être "belle" au sens académique, doit intriguer, interloquer le regardeur, et ainsi l'inviter à la réflexion. 

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"Travailler sur l'incertain"
Mon âme a plus de soif d'être étonnée que de toute autre chose. L'attente, le risque, un peu de doute, l'exalte et la vivifient bien plus que ne le fait la possession du certain.
(Emilie Teste in Monsieur Teste - Paul Valéry) 

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Un regard "brut"
On regarde les oeuvres d'art à travers nos lunettes culturelles. J'en fut définitivement convaincu par une anecdote que j'ai vécu en visitant le musée Picasso il y a quelques années. Dans une des salles où il y avait plusieurs portraits, chaque visiteur regardait religieusement, silencieusement, les chef-d'oeuvres du maître, quand un petit enfant entra. Dès qu'il aperçu les portraits, il éclata d'un rire franc, et je dois le dire, clairvoyant (au sens propre). Il n'avait aucun préjugé sur l'auteur de ces tableaux et son regard n'était pas encore trop "façonné" ; et je crois que Picasso lui-même aurait été content de la réaction judicieuse de ce jeune spectateur.
On est souvent trop sérieux devant une oeuvre d'art. Notre gangue culturelle, nous force à un respect quasi religieux devant l'art, surtout lorsqu'il est de renom.

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Un très cher ami a terminé sa chute aujourd'hui, il m'avait acheté un tableau de la série "chute des corps" intitulé "le guêpier". Lui il disait "le gai pied".

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Août 2018

L'art de l'ideoculture
Il faut arroser chaque jour certaines petites idées en espérant qu'elles grandissent et deviennent enivrantes. Mais pas trop car elles peuvent pourrir. Juste ce qu'il faut pour qu'elles fermentent : que leur sucre se transforme en un bon alcool.
Mais y'a d'la perte.

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Pourquoi dire pourquoi ?
Nous ne devons raisonnablement questionner que ce qui peut véritablement nous répondre, suggère Paul Valéry. 
Certes, mais sommes-nous raisonnables ? Telle est la question. 
La question de l'art est peut-être par excellence sans réponse. Cependant, comme Jacques le fataliste, je sais que je ne devrais pas, mais je ne peux m'empêcher de me la poser, "c'est ce qui me fait enrager".

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S'exposer
A 3 semaines d'une prochaine exposition personnelle, j'ai le même trac que lorsque je répétais un spectacle à l'approche d'une première. C'est que dans les deux cas on met en jeu sa personne.

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Il me semble que ce qu'on appelle "une oeuvre d'art" doit nous parler et en même temps interloquer, interroger, c'est-à-dire qu'elle doit être à la fois éloquente et mystérieuse.

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Juillet 2018

Organiser un tableau
Au départ, mon esprit est en désordre (chaos). Grâce à la logique au sens large (logos), j'essaie d'y mettre de l'ordre (cosmos). Ainsi, l'objet que je réalise est à l'image de mon esprit : sur un fond chaotique, ma main - dirigé par mon esprit ou mon "instinct" - ordonne des formes qui suggèrent un semblant de sens. 
(à développer...)

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Un art pop
"Ad captum vulgi loque", "parler à la portée du vulgaire", c'est une expression qu'emploie souvent Spinoza , écrit André Meschonnic. Il faudrait que les artistes - comme les philosophes, fassent leur cette maxime. Il ne s'agit pas ici de vulgariser l'art, mais simplement de le divulguer. Le mot vulgaire s'est péjoratisé au fil du temps. Je rêve d'un art où chacun, suivant sa culture, pourrait projeter ses propres rêves. Où il y ait différents niveaux de lectures, un art ouvert et non pas monosémique, donc hermétique.

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C'est vous qui voyez
Aux personnes qui me demandent la signification de mes tableaux, je réponds par un truisme : "C'est vous qui voyez."

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Quel est l'outil le plus important dans l'atelier ?
Le fauteuil.

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Juin 2018

Il y a chez l'homme une tendance irrépressible à projeter du sens sur tout ce qu'il perçoit. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, en français, le mot "sens" a plusieurs sens : les cinq sens et son terme générique : sensation, et LE sens (meaning en anglais) qui veut dire signification
Comme son nom l'indique, une image, donc, suscite plus ou moins l'imagination et une interprétation, quelque soit son origine et sa forme. Or, le plasticien est producteur d'images. La question qui se pose alors est de savoir s'il doit mettre volontairement lui-même du sens dans sa production, ou si c'est uniquement le regardeur qui le projette. Tous les cas peuvent se produire, mais on dira qu'une oeuvre est expressive si l'imagination est productive quand on la regarde. Pour ma part, je pense que l'artiste doit simplement suggérer un sens, ou plutôt une direction de sens, sans vouloir donner à son oeuvre une signification mono-sémique. En d'autres termes, le regardeur est roi comme dirait Duchamp ; contrairement à la philosophie, en art, il ne peut y avoir de contre-sens, l'artiste exprime quelque chose à son insu, non dit explicitement. Qu'il le veuille ou non, l'oeuvre échappe à l'artiste, et c'est même peut-être la principale qualité des grandes oeuvres que de susciter un délire d'interprétation de la part du public ainsi que des professionnels de la profession. Les grandes oeuvres sont riches de sens (au pluriel).

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On peut vous faire des facilités si vous voulez

"La vie moderne tend à nous épargner l'effort intellectuel comme elle fait de l'effort physique. Elle remplace, par exemple, l'imagination par les images, les raisonnements par les symboles et les écritures, ou par des mécaniques ; et souvent par rien. Elle nous offre toutes les facilités, et tous les moyens courts d'arriver au but sans avoir à faire le chemin. Et ceci est excellent : mais ceci est assez dangereux."
Paul Valéry

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Mai 2018

Du bon mauvais goût ou du mauvais bon goût
Pierre Bourdieu a bien montré que le jugement de goût n'est pas universel, contrairement à ce qu'affirmait d'une certaine façon Emmanuel Kant. Mais le bon goût a-t-il quelque chose à voir avec l'art ? J'en doute. Car l'artiste doit justement provoquer une certaine interrogation sur ce qui nous plaît couramment. Il doit trouver et montrer du sublime dans ce qui semble sans intérêt pour le commun en utilisant aussi une matière qui peut être vile et qu'il met en valeur en la montrant; ça peut sembler du mauvais goût, mais c'est un bon mauvais goût, parce qu'il questionne justement le bon goût populaire ou élitaire. C'est un travail très délicat car il doit rester une certaine distance, un léger décalage, entre une oeuvre de mauvais goût de premier degré, c'est-à-dire non assumée en tant que telle, et celle d'un mauvais goût provocateur de réflexion, on peut vite sombrer dans le kitsch. 
Quant aux artistes de bon goût, je les place sans vergogne dans la case décorateurs ; les petits bourgeois les aiment bien car leurs oeuvres se marient harmonieusement avec l'agencement de leur salle de séjour, sans heurter leur bon plaisir.  

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S'exposer à tout prix, s'exposer à tous vents ?
Le plaisir du plasticien est dans l'action même de la production de l'oeuvre, mais il est aussi dans la confrontation du résultat avec les autres et dans l'écho qu'il suscite. Quand je vois mes tableaux entreposés dans leur râtelier (dans leur atelier?), mon atelier - entre deux rares expositions, je me dis que les street-artistes ont résolu le problème : eux, ils s'exposent en permanence. Et si j'accrochais mes tableaux dans les rues, que se passerait-il ?...


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Avril 2018

Une certaine sagesse pas très romantique
"Le problème n'est pas de chercher le bonheur, mais d'éviter l'ennui. C'est faisable avec de l'entêtement."
Gustave Flaubert (correspondance)
et plus tard : "Non, je ne crois pas le bonheur possible, mais bien la tranquillité."

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Après 15 jours d'"étude sociologique" sur les nombreux visiteurs de mon exposition à Gordes sur la chute des corps, il est possible de conclure que le public plutôt âgé trouve mes chutes plutôt tragiques, alors que les plus jeunes trouvent cela dansant et dionysiaque ; ça peut se comprendre, quand on se rapproche de la chute finale on fait moins les malins...

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L'art, un P.G.C.D. ?
En ayant eu l'occasion d'observer un grand nombre de visiteurs (plusieurs milliers) à mon exposition à la Chapelle de Gordes* et en notant objectivement, tel un sociologue, leurs différentes attitudes devant un tableau, je me dis que l'art est sûrement un des plus grands communs diviseurs de l'humanité. Il y a beaucoup d'autres sujets de divisions (religieux, politiques, etc.) mais celui-là me semble assez radical en ce sens qu'il forme notre jugement sur des choses : les "objets d'art", induisant peut-être une vision plus large sur le monde. Evidemment le livre d'or de l'exposition, pourtant très fourni, ne recueille que les louanges. Mais il en est un autre, virtuel, et sûrement beaucoup plus volumineux, qui marque l'indifférence, et peut-être même quelques fois, le mépris. C'est ce que j'ai ressenti pendant ce séjour. 
Soyons juste cependant, ce séjour m'a permis de faire quelques dizaines de belles rencontres. Et soyons optimiste : un art qui ne divise pas est plutôt suspect quant à son authenticité.
Au travail.

* à noter que cet espace est complètement ouvert sur la place principale du village, et qu'à Gordes se retrouvent des touristes du monde entier : des cars, venant des paquebots de croisières faisant escale à Marseille, les apportent par vagues. Certains ne prennent même pas le temps d'enlever leurs lunettes de soleil lorsqu'ils "font" l'exposition - c'est un critère objectif que j'ai noté, outre le temps de défilement devant un tableau.
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Ne cherchez pas, et vous trouverez
Il faut suivre cette maxime de Paul Rée. En cherchant trop, on inhibe les mouvements involontaires, or ce sont ceux-là qui comptent, dit-il.

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Premiers jours d'exposition à Gordes à la Chapelle des Pénitents.
Que de monde ! 90% de badauds, 10% de gens intéressés dont la moitié entame une conversation bienveillante, parfois passionnante, à partir de l'exposition, et des acheteurs... (Heureusement ! sinon quelle galère - d'ennui - la journée de galériste...).
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"Pour un artiste, il n'y a qu'un principe : tout sacrifier à l'Art. La vie doit être considérée par lui comme un moyen, rien de plus, et la première personne dont il doit se foutre, c'est de lui-même"
Flaubert, lettre à Maupassant
Rude principe, du moins dans la première partie ; en revanche, se foutre de soi-même ça doit être possible en y réfléchissant...

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On a beau s'en défendre, on est toujours flatté
De se voir le premier dans sa localité.
Recorde, cité par Flaubert


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Mars 2018

"Chaque notaire porte en soi les débris d'un poète."
Flaubert (Madame Bovary)

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Cette semaine Télérama titre : "COROT, peindre, tout simplement".
J'aurais autant aimé la virgule autre part : "Peindre tout, simplement".

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J'aime la peinture de Jean-Michel Basquiat.
Mais avant d'être peintre, Basquiat fut grapheur, c'est-à-dire qu'avant le pinceau il mania la bombe dans la rue sous le pseudo de SAMO. La mutation est d'importance à mes yeux (au sens propre). Comment dire ? Pour moi, la peinture à l'aérographe, avec ses aplats et ses dégradés parfaits, a un côté immatériel, mécanique, presqu'inhumain, qui me touche peu. C'est une sorte de calligraphie ("belle écriture") ou la rapidité du geste est primordiale, car dans la rue, il y a urgence... Ainsi, le grapheur SAMO se fit remarquer par sa virtuosité. Mais quelle différence avec les tableaux plus personnels du peintre ou s'exprime une maladresse savante et néanmoins authentique ! L'urgence est toujours là, mais ce n'est plus la peur du flic qui la motive, elle devient métaphysique, existentielle, et elle est humanisée par l'instrument "pinceau", humble prolongement du bras qui traduit les hésitations, ce que ne fait pas la bombe. Le pinceau a aussi cet avantage sur la bombe qu'il est en contact physique avec son support, il y pose plus ou moins de matière, et on peut sentir subtilement l'énergie qui l'impulse. En cela le peintre reste tout proche de l'homme de Lascaux, qui nous touche encore profondément. 
Je comprends alors pourquoi Basquiat ait voulu (inconsciemment) abandonner son pseudo en peignant sur des chassis plutôt qu'en bombant le métro ou les murs new-yorkais, il mettait plus de sa personne dans ses tableaux. 

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Une ignorance savante qui se connaît
Je ne peux retrouver l'innocence de l'enfance, l'art naïf ou brut - que j'admire, m'est à jamais interdit ; est-ce prétentieux de dire cela? Mais, je ne peux faire semblant, pratiquer un art faux modeste. Il ne me reste qu'à essayer d'être dans "une ignorance savante qui se connaît" comme dit Pascal, car je sais la vanité du chemin artistique que j'emprunte, mais je ne peux m'empêcher d'avancer, c'est ce qui me fait enrager.

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Prétention vaine
Une volonté éthique de ne pas être dans le jeu de la "distinction" bourdieusienne, et en même temps (comme dirait l'autre), une sorte de dédain instinctif pour un art du commun, qu'il soit de masse ou d'élite (il y a aussi un mainstream d'élite). Bref, un rêve inatteignable d'originalité absolue.  
Quelle prétention! quelle vanité ! car, je le sais, je suis fait des autres.

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Février 2018

Je viens de dénicher un livre 
d'un certain Marcel Réja paru en 1907 et intitulé L'art chez les fous (à l'époque c'était plus simple (simpliste?) que de dire malade psychiatrique). Sa thèse est intéressante : pour savoir ce qu'est l'art il vaut mieux étudier les "simples" oeuvres, et en particulier celles "dues aux enfants, aux sauvages, aux prisonniers, aux fous", que les chefs d'oeuvres de grands artistes reconnus ; "la médiocrité en art est un spectacle affligeant et fastidieux, mais si la critique d'art a la prétention de nous apprendre quelque chose sur les commentaires de la beauté, il faut qu'elle fasse appel à l'étude de formes les plus simples.". 
Il est vrai que le salon d'artistes régionaux que je viens de fréquenter appelle à se poser de bonnes questions sur le concept d'art... (je dis bien "questions", je n'ai pas les réponses).

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L'art du patin (écrit pendant les J.O. d'hiver)
Le patinage "artistique" me paraît beaucoup moins artistique que le patinage de vitesse ; et d'une manière générale, quand il y a un vouloir faire "beau" ou "artistique" il n'y a pas nécessairement art,  au contraire. 
Il me semble que l'art  ("le coefficient d'art" dirait Duchamp) est justement ce qui échappe à l'artiste.

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"Un certain bleu de la mer est si bleu qu'il n'y a que le sang qui soit plus rouge."
Paul Claudel

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Jusqu'au bout des ongles

Je me sens vraiment comme un travailleur manuel, la preuve : je ne supporte pas de travailler avec des gants :). 
(étant entendu que pour moi il n'y a pas plus intellectuel qu'un travailleur manuel -" à développer")

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Performance et art plastique

Il m'est arrivé une curieuse aventure en allant voir l'exposition collective "Tempête" au Centre Régional d'Art Contemporain à Sète. Je m'arrête devant une pièce d'un certain Ramette qui consistait en un énorme ventilateur placé juste devant une tige de métal articulée sur laquelle devait se placer un homme debout ; quand le ventilateur entrait en action, l'homme pouvait se laisser aller vers le ventilateur jusqu'à faire un angle proche de l'horizontale. J'allais me placer sur l'engin et l'actionner quand une "médiatrice culturelle" m'arrête en me disant : "Il n'y a que l'artiste qui peut réaliser l'expérience, il l'a faite au vernissage et c'est fini." 
Je m'étonne alors qu'on ait laissé exposée la machine (qui n'avait aucun intérêt plastique comme on peut en juger ci-dessous) pendant plusieurs mois ; je me suis senti vraiment frustré - pour rester modéré. 
Pour ceux qui comme moi n'étaient pas conviés au vernissage, il ne reste plus qu'à contempler la photo que je vous livre, ça vous évitera le déplacement :) (non, j'exagère il y avait des pièces plastiquement très intéressantes dans cette exposition).






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Le regard même enveloppe, habille [les choses­] de sa chair.

Maurice Merleau Ponty

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Mater noster

Je suis, dit-on, un matiériste. Plus que la couleur, j'aime travailler les matières, c'est peut-être mon côté fils de maçon et petit fils de mécanicien/linier, manuel donc, que je n'oppose pas à l'intellectuel : le travail manuel suppose nécessairement un esprit d'abstraction, de théorisation, tandis que l'intellectuel, lui,  peut-être dépourvu de sens pratique. La matière donc, participe aussi bien du corps que de l'esprit, et un matiériste n'est pas forcément matérialiste, les philosophes savent bien que le concept de matière est aussi bien métaphysique que celui d'idée. Un tableau c'est une idée concrétisée, et pour le réaliser il faut se coltiner au réel ; comme dit Céline : "L'esprit est content avec des phrases, le corps, c'est pas pareil, il lui faut des muscles."
Je fais donc des phrases ici, mais je m'en vais tout de suite actionner mes muscles sur la matière (le fer, le bois, le lin), car je suis fait d'esprit et de corps.

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Janvier 2018


Le musicien a un gros avantage sur le plasticien : il se sert du temps, le plasticien n'a que l'espace. C'est un avantage car son oeuvre peut infuser chez l'auditeur au bout d'un moment. Le tableau n'a pas ce sursis, il doit accrocher le spectateur dans l'instant s'il veut retenir son attention plus longuement ; en un "clin oeil" dit-on pour signifier cet instant. Le "clin d'oreille" n'existe pas. On peut passer devant un tableau sans aucune attention, il est néantisé. Un air de musique s'accroche à vous malgré votre pas pressé, même si vous ne l'écoutez pas, vous l'entendez, il a plus de chance de vous retenir que le pauvre tableau dont la présence est silencieuse.



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Décembre 2017


Essayons de ne pas succomber au traditionnel aussi bien qu'à la "tradition du nouveau"*, traçons notre chemin personnel tout en ayant conscience que nous sommes nécessairement faits de ce que les autres artistes ont proposé dans le passé.
(* H. Rosenberg)

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"Un artiste véritable ne se laisse pas vaincre par son matériau, il cherche à imposer son inspiration à la matière brute, essaye de donner au magma une forme, un sens, une expression."
Romain Gary parlant de lui, à l'agonie, luttant contre la mort à l'hôpital de Damas pendant la guerre.
Admirable.

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"Faute d'idoles, il faut souvent, tous les jours ou presque peiner à vide. On ne peut le faire sans pain surnaturel."
Simone Weil
On peut, mais c'est dur.

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Vive la métaphore!

La peinture est une sorte de métaphore non verbale dit Paul Ricoeur ;
moi, ça me va : j'essaie d'être un métaphoriste plasticien c'est-à-dire d'exprimer un certain sens de la réalité par l'image, non par les mots. Ce qui ne veut pas dire que cela passe nécessairement par la figuration ou la peinture rétinienne.

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Dans ma série "chute des corps", j'essaie de mettre du cosmos sur du chaos, et cela au sens étymologique : "de l'ordre sur du désordre".

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Métaphore

Moins un bijou a de valeur, plus son écrin doit en avoir - pour qu'il garde son effet.
(En art plastique, l'écrin peut être le cadre ou la galerie.)

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"Quand on vit autrement qu'on pense, on finit à la longue par penser comme on vit."
Cette sentence, que j'ai lu quelque part, n'est pas universelle. Je connais des personnes qui ne pensent pas comme elles vivent et qui ne change pas pour cela leur pensée. Très souvent, on met les petites poussières immorales sous le tapis de la bonne conscience pour garder visibles les pensées bien propres que l'on expose volontiers.


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Y a quelqu'un?

Ne pas peindre pour plaire (ni pour déplaire) en soi à ce qu'on appelle "le public". Mais s'il y a plaisir (ou déplaisir) dans la réception d'un tableau, que cela vienne d'une sorte d'écho que le regardeur renvoie à l'émetteur - le peintre, et qui dirait "ça me parle" (en bien ou en mal).
Oui, un tableau c'est une parole muette qui demande : "ça vous parle?".

(il faudra que je précise plus)

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Un cliché : l'artiste excentrique

Il faut se méfier des apparences, la vie d'artiste n'est pas toujours extravagante, il y a des tumultes qui restent à l'intérieur.  La conduite excentrique est une volonté de se faire re-marquer, se dé-marquer ; elle devient à la longue une seconde nature (cf. la Marque Dali). Je préfère plutôt les artistes qui ne se font remarquer que par leurs oeuvres, les hommes du commun à l'ouvrage dirait Dubuffet. C'est un comportement éthique que de se fondre dans la multitude, dont l'écueil opposé est aussi la fausse humilité. Je propose un néologisme : l'intravagance, pour définir ce bouillonnement intérieur dont la trace se retrouve dans l'oeuvre.

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Novembre 2017


Pour un art postcontemporain ou primordial

De la même manière qu'on a inventé le concept de postmoderne quand on s'est aperçu que l'art moderne (en gros l'art de la première partie du 20ème siècle) était arrivé sur des butoirs avec le ready-made, ne faudrait-il pas passer aujourd'hui au postcontemporain quand on voit l'art contemporain s'imiter lui-même, s'officialiser et, d'une certaine manière, s'académiser ? Il n'est pas jusqu'au street art qui s'embourgeoise en se galerisant et en se muséifiant. De la même manière que l'art moderne s'inspirait de l'art primitif ("l'art nègre"), revenons à l'art primordial, celui de Lascaux où l'artiste utilisait absolument tous les matériaux dont il disposait. Aujourd'hui, imitons l'homme de Lascaux, affirmons "en art, tous les moyens sont bons", pas d'exclusion ; chacun doit chercher son style propre, ce qui est difficile, car on est fait des autres.

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Abstraire une vache

Je reviens sur la question de l'abstraction car je viens de visiter un salon local où les oeuvres abstraites font légion.
Il faut que l'abstraction soit sous-tendue par une réflexion dans la démarche, sinon on tombe dans le décor, ce qui est un moindre mal. Mais le pire est quand une oeuvre abstraite est agrémentée d'un galimatias métaphysico-poético-ésotérique : faute de n'avoir pas grand chose à dire on fait dans le genre intellectuel ou poète, sans l'être. La démarche des grands peintres abstraits comme Kandinsky, Mondrian ou Soulages est claire quand ils en parlent, c'est on ne peut plus simple - mais la simplicité c'est déjà tout un art.

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Méthode Coué

La chair est joie, bon dieu ! et je suis loin d'avoir lu tous les livres.

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Eurythmique
"Toute âme est un noeud rythmique"
Mallarmé
J'aime bien cette affirmation énigmatique.
J'ajouterai modestement : Toute âme est un noeud esthétique, c'est-à-dire, in fine, géométrique, peut-être.

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Octobre 2017

Depuis un petit moment j'entreprends d'étudier (c'est un grand mot), l'oeuvre de Mallarmé car fondamentalement la poésie reste pour moi une énigme, elle me tarabuste, et ce poète est particulièrement déroutant. C'est peut-être là, me dis-je, que je vais découvrir une clef... Or, que vois-je dans sa correspondance ?... "Il doit toujours y avoir énigme dans la poésie.", ou : "Nommer les objets c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème." Je me vois donc comme l'enfant qui veut attraper les bulles ! Essayer de percer le secret d'un poème procède d'une certaine vanité.

Malgré tout, ce "savoir" négatif peut m'être utile dans mon travail plastique : il me faut être toujours dans la suggestion, l'allusion et l'énigmatique pour interpeller le regardeur. Pour faire rêver, pour faire penser, pour faire jouir - ce que doit opérer une oeuvre poétique ou plastique, il ne faut que suggérer sans aller au-delà ; c'est celui qui regarde ou qui lit qui complète par lui-même, ainsi il participe en rêvant, en rêvassant devant l'oeuvre comme dirait Bachelard.
Une formule de Burke me revient, il disait en substance : "Pour être sublime, soyons obscurs".

Donc : chercher l'implicite plutôt que l'explicite.


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Septembre 2017


Toute âme est un noeud rythmique.

Mallarmé

Et pour qu'une oeuvre artistique rencontre l'âme d'un spectateur il faut qu'il y ait résonance de son âme avec celle de l'artiste, comme les ondes entrent en résonance (on dit alors qu'il y a battement d'ondes) dans certaines conditions.


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Deux extraits de la correspondance de Mallarmé que je viens de terminer :
"Oui, je le sais, nous ne sommes que de vaines formes de la matière, - mais bien sublimes pour avoir inventé Dieu et notre âme. Si sublimes, mon ami! que je veux me donner ce spectacle de la matière, ayant conscience d'elle-même, et, cependant, s'élançant forcément dans le Rêve qu'elle sait n'être pas, chantant l'Ame et toutes les divines impressions pareilles qui se sont amassées en nous depuis les premiers âges, et proclamant, devant le Rien qui est la vérité, ces glorieux mensonges!" (1866)
Et, écrit-il, quelques semaines avant sa mort (1898) :
"l'instinct religieux reste un moyen offert à tous de se passer de l'Art"
J'ajouterai, modestement (!) et réciproquement : l'instinct artistique reste un moyen offert à tous de se passer de la Religion.

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Août 2017


Est-ce une impression ? Je trouve qu'il y a beaucoup - de plus en plus ? -  de peintres dits "abstraits". L'écueil de cette tendance c'est le décoratif. C'est ainsi qu'on voit souvent de ces oeuvres exposées dans les salles d'attente de lieux plus ou moins publics (banques, notaires, etc.) ; cela nous laisse pensifs - dans notre attente justement. L'abstraction passe partout parce qu'elle se laisse voir facilement, et avec un minimum de savoir faire, la peinture peut faire son petit effet.

Je suis méchant, mais cette réflexion m'est venue après une visite du musée Soulages, je dis bien "du" et non "au", car on se déplace maintenant le plus souvent pour voir le musée en lui-même.  Soulages donc, a étayé sa démarche d'une pensée de la lumière qui nous laisse à penser, c'est de la décoration intelligente.
Dans les expositions plus modestes, souvent, la pensée manque. Dans le meilleur des cas ça fait rêver comme quand on regarde un nuage.
L'abstraction, ça plaît, mais est-ce suffisant ?

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Quand un tableau est mûr, il se détache.
(paraphrase de Mallarmé qui parle ainsi d'un poème)

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Juillet 2017


Barnett Newman fut le père d'une nouvelle race d'artistes : les théoriciens et critiques d'art transmutés en artistes. Cette lignée conceptuelle surpasse maintenant sur le devant de la scène celle, devenue plus confidentielle, des artistes intuitifs et expressifs. Cela est dans l'ordre des choses : le monde des mots est plus à l'aise avec le concept et la théorie qu'avec l'expression plastique pure. L'inspiration est devenue désuète, dépassée, voire naïve, à côté de la réflexion ; son écueil suprême : elle est moins facile à commenter. Et comme la réputation se nourrit surtout du qu'en dit-on de l'artosphère intellectuelle, le concept est naturellement favorisé par rapport au percept.
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Vanité de l'art

L'artiste apporte un regard personnel sur le monde dit-on, comme si il avait le pouvoir de s'en extraire pour l'observer. Mais peut-on demander à une éponge immergée de retenir son appétence irrépressible pour le liquide ?
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Comme je l'écrivais plus haut (plus bas?), j'accorde une très grande importance à la dimension d'une oeuvre, c'est pourquoi je ne comprends pas le plaisir que l'on a en regardant la reproduction diminuée d'un tableau de Rothko sur un poster ou dans un catalogue. Je viens de découvrir une formule de ce peintre qui confirme mon intuition :
"Plus le tableau est grand, plus vous êtes dedans." On ne regarde pas un tableau de Rothko, on entre dedans, et pour cela il faut le voir "en vrai".

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Etre rien

S'il est un besoin presqu'aussi vital que celui de se nourrir, c'est celui de reconnaissance. Comme dit Spinoza, les hommes recherchent trois choses : la richesse, la gloire et le plaisir sensuel. Evidemment le "niveau d'exigence" varie énormément d'un individu à l'autre. Comme la richesse, la gloire semble réservée à une certaine élite mais il n'en est rien : tout le monde recherche un minimum d'argent, si ce n'est la richesse absolue ; chacun, à son niveau s'essaie à de minuscules glorioles et cela pour séduire, dans le but d'être aimé. Le pire est de n'être rien pour les autres. Ainsi le moindre indigent aime à être aimé, ne serait-ce que de son chien. "Etre invisible c'est nul" avait écrit un mendiants sur un carton.
Notre besoin de reconnaissance - certains diront "d'amour", est "impossible à rassasier"(merci Stig Dagerman).

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Juin 2017


Qui suis-je? ou la fiction du moi.

"Quant à moi, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j'appelle moi-même, je bute toujours sur l'une ou l'autre perception particulière, chaleur ou froid, lumière ou ombre, amour ou haine, douleur ou plaisir. Je ne m'atteins jamais moi-même à un moment quelconque en dehors d'une perception et je ne peux rien observer d'autre que la perception."
Hume - Traité de la nature humaine.

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Se jeter à corps perdu(s), n'est-ce pas notre lot?

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Pour un art expressif
Il faut qu'une oeuvre d'art parle d'elle-même (il est question ici de l'art dit "plastique"). En d'autres termes, une oeuvre d'art réussie ne doit pas avoir besoin du secours des mots pour toucher celui qui la contemple. La réflexion langagière peut, doit, venir a posteriori. De plus, l'objet d'art ne doit pas seulement toucher nos sens - être proprement sensationnel,  mais suggérer de manière implicite une réflexion plus ou moins conceptuelle. Le non-dit de l'artiste doit éclore en une pensée chez le spectateur par l'intermédiaire de son imaginaire. L'imagination doit faire surgir de l'ineffable de l'oeuvre une réflexion personnelle.
Une partie de l'art contemporain, issue du mouvement conceptuel, place cette réflexion a priori et il devient parfois impossible de s'intéresser à une oeuvre exposée sans lire auparavant un long mode d'emploi, ou bénéficier d'un "médiateur culturel". Comme ça, toute seule, l'oeuvre passe inaperçue, elle ne nous parle pas, et on "passe à côté". Hélas, il ne peut exister de médiateur artistique, c'est presque une contradiction dans les termes.
Certaines oeuvres même nous plaisent mais ne nous disent rien ; on tombe ainsi dans le décoratif qui flatte simplement le goût par l'agréable ou le monumental. C'est le syndrome "feu d'artifice" : c'est beau mais ça ne veut rien dire ; cependant, à la différence de l'artiste, l'artificier, lui, n'a pas d'autre d'intention que de nous plaire, il n'y a pas de message.

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Mai 2017


La question du corps

Je poursuis mon travail sur la chute des corps. Il n'est pas besoin d'être psychanalyste patenté pour y voir la concrétisation d'un problème personnel et en même temps universel. Je termine actuellement la lecture (très intéressante) de "L'art à l'état gazeux" de Yves Michaud, et je lis " il n'est pas possible de douter que la question du corps ne soit au coeur de l'identité contemporaine telle que l'art la présente"...

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Le pouce de César ou le gulliverisme

Dans l'appréciation esthétique, la dimension spatiale de l'oeuvre a une importance considérable. Beaucoup de gens, après avoir vu mon exposition, sont étonnés de la différence qu'il y a entre ce qu'ils y ont vu, et les reproductions sur ce site. Outre l'effet de matière qui est perdu sur un écran d'ordinateur, il y a aussi un rapport spatial avec le corps du spectateur qui ne peut donner une impression efficiente que lors de l'exposition réelle.
En extrapolant cet argument dimensionnel, on voit que le gigantisme de certaines oeuvres ajoute à l'impression ("c'est impressionnant!") et au plaisir de contemplation par rapport aux "petites" oeuvres ; ça devient proprement sensationnel. D'où le succès par exemple de reproductions à grande échelle de simples moulages comme le fameux pouce de César en bronze; je viens de voir également l'installation de deux mains énormes qui retiennent l'écroulement d'un palais vénitien à l'occasion de la Biennale. Les grandes fresques murales participent aussi de cette attraction irrépressible pour les grandeurs "sublimes" comme dirait Kant (on vient de voir un pénis géant reproduit dans une rue bruxelloise je crois). Imagine-t-on l'impression que ferait la réalisation d'une "vraie" fourmi de 18 mètres, avec ou sans chapeau sur la tête, au milieu d'un carrefour ?
Du côté producteur, celui de l'artiste, je reconnais que j'ai éprouvé un immense plaisir à réaliser des scénographies car j'étais littéralement noyé dans l'objet lui-même que je réalisais, il y a comme une impression de puissance à produire ce genre de grands ouvrages.
C'est pour toutes ces raisons, entre autres, que je rêve d'agrandir progressivement les dimensions de mon travail sur la chute des corps, si on veut bien me donner un jour un espace adéquat pour concrétiser ce rêve.

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Avec l'expérience, je suis de plus en plus convaincu que le critère social est prépondérant dans la reconnaissance artistique et dans le jugement de goût (je deviens donc de plus en plus bourdieusien). L'art brut lui-même, a gagné ses lettres de noblesse par une sorte de condescendance de la classe cultivée.
Les douaniers américains refusaient de reconnaître les sculptures de Brancusi comme des oeuvres d'art, ils voulaient les taxer comme des marchandises ordinaires ; ce n'est qu'après un fameux procès où des hommes de l'art déjà reconnus sont venus témoigner que Brancusi était des leurs, que le tribunal reconnut la "valeur" artistique des sculptures. Donc un objet n'est pas d'art en soi, mais quand le producteur est reconnu comme artiste par des acteurs patentés du monde de l'art.

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Avril 2017


Contemporain?

"Suis-je de mon temps ? drôle de question
mon temps n'est qu'à moi"
Bernard Noël

Un "égoïsme" fraternel

Relisant mon Spinoza, je relève ce passage de l'Ethique : "Les hommes qui sont gouvernés par la Raison, c’est-à-dire les hommes qui cherchent sous la conduite de la Raison ce qui leur est utile, ne désirent rien pour eux-mêmes qu’ils ne désirent pour les autres hommes, et par conséquent qu’ils sont justes, de bonne foi et honnêtes. Voilà en peu de mots ce que nous dicte la raison : ce principe - chercher l'utile qui est sien - est le fondement de la vertu et de la moralité et non celui de l'immoralité" (c'est moi qui souligne)
En d'autres termes, la solidarité, la fraternité et l'entraide ne sont pas des questions de coeur - contrairement à ce que pense le sens commun, mais de raison.
J'acquiesce. C'est pourquoi je préfère la Banque Alimentaire aux Restos du coeur (:))
(lignes écrites en plein remous politiciens et électoraux)


Mars 2017


A la recherche de l'art brut perdu

L'innocence est soeur de l'ignorance et la sagesse de l'artiste habile (au sens de Pascal), est peut-être de connaître que l'on est nécessairement ignorant. Alors, fort de cette connaissance ultime, on peut rejoindre l'innocence des ignorants et une certaine sagesse. Etant entendu que la sagesse ici n'est nullement le contraire de la folie mais ce savoir de notre ignorance.
(à développer...)

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Délectation

Quitte à passer pour un classique (ce que peut-être je suis profondément), il faut revenir à la célèbre formule de Nicolas Poussin : "Le but de l'art est la délectation."
Cela dit, on peut adapter ce terme à la couleur du temps : il peut y avoir aujourd'hui une délectation joyeuse ou morose, paisible ou polémique, voire morbide... Tous les goûts sont dans la culture, et chacun se délecte comme il peut.

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Chute ascendante
Depuis plusieurs semaines mon corps est en chute libre, et fatalement l'esprit suit ("le moral est dans les socquettes" comme on dit). Ce matin en revenant d'acheter mon pain quotidien, je croise une jeune fille qui remonte la rue Saint Guilhem d'un pas décidé, le regard droit, dans ses pensées, elle a la banane ; j'en souris moi-même intérieurement. Puis, comme le temps est au beau, je décide de tester mon corps par une petite sortie en course à pied ; une très vieille femme, voûtée, le regard vers le sol vient se mettre en travers de mon chemin, ce qui m'oblige à un léger écart dans ma course. La vieille femme s'aperçoit de la gêne qu'elle occasionne, et, chose extraordinaire, elle me dit : "Oh! Pardon"... Instantanément, j'ai la banane, mon corps est léger, mon esprit allègre.
Vite, à mes pinceaux et outils!
Pourquoi écrire cela ici ?
1- pour moi, quand certains jours plus sombres je relirai ces lignes.
2- pour l'âme en peine qui peut-être lira un jour cette anecdote, ça peut servir.

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L'art insensé ?

"L'art est finalement apparence par le fait qu'il ne peut échapper à la suggestion d'un sens au sein de l'absurde"
Théodor W. Adorno - Théorie esthétique
Interprétation personnelle : la différence entre un objet quelconque et une oeuvre artistique est que cette dernière donne l'apparence d'un sens, c'est-à-dire que l'artiste présente un semblant de sens sur un fond d'absurde.
Il y a quelque chose de juste là-dedans.

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Du bon mauvais goût

Le bon goût est un écueil dans l'artistique car il flatte les sens en un confort douillet privé d'émotion et de réflexion, il noie le plaisir dans une agréable sensation ouatée, il endort l'esprit. Dans son travail, il faut que l'artiste domine cette tendance naturelle à être simplement agréable à l'oeil. Mais, à l'inverse, cela ne veut pas dire que l'art doit être dans un mauvais goût de premier degré. Pour maintenir un éveil critique du regard, il faut qu'il use d'un mauvais goût maîtrisé, distancié, ce qui fait côtoyer un certain plaisir immédiat avec une distance critique, ce qui provoque l'imagination, l'émotion, la réflexion. Cette manière de faire pourrait se formuler ainsi : frôler le kitsch sans y sombrer. C'est une ligne de crête très ténue et difficile à tenir.
(à développer!)

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Vu l'exposition Meese au Carré Sainte Anne de Montpellier



Un duplex dans le cortex


Quand on entre à Sainte Anne, on a l’impression de s’immerger dans le cerveau d’un homme. Pas d'un homme ordinaire, puisque c’est un artiste : Meese. Grâce à cette sorte d’endoscopie on chemine dans les circonvolutions de son système limbique, siège des émotions ; y voit toute la palette des états possibles des humeurs et des obsessions de l’artiste. Il faut se laisser aller dans ce torrent tumultueux, rarement paisible. A chaque méandre on se prend à jouer le psychanalyste et on essaye de reconstituer par associations d’images le « Qu’est-ce que ça veut dire ? », et par imprégnation, on rêve à notre tour : le délire est communicatif. Pas besoin de médiateur culturel… Ça ne se prend pas au sérieux, c’est ludique, plus abrasif qu’agressif, toujours provocateur. On se dit que cet artiste a de la chance d’avoir rencontré quelqu’un qui lui a dit « Carte blanche, fais tout ce qui te passe par la tête », et comme cette tête est celle d’un artiste, ça nous parle, ça nous interloque, ça doit même en déranger certains.

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Février 2017


Il ne suffit pas qu'une oeuvre soit actuelle pour être de son temps.

Sylviane Agazcinski - Le passeur de temps


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Pour traduire un certain état présent (personnel et peut-être général à notre époque), inventons un nouveau concept : la morfonte.

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Immédiateté de l'art plastique.

Je suis de plus en plus allergique à l'art, dit pourtant "plastique", qui a absolument besoin d'un "médiateur culturel" a priori ou d'un mode d"emploi écrit. Je veux être d'abord accroché de manière sensible par l'oeuvre elle-même, puis, peut-être,  a posteriori, "approfondir" par tout autre moyen si mon plaisir (ou déplaisir) immédiat (sans media) attise ma curiosité. Une oeuvre d'art réussie doit avoir "une efficacité esthétique brutale, immédiate, sidérante.".


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" Le dessin, la peinture, c'est de la matière, ça se tortille, ça se retourne, ça fout le camp. C'est ce qui se passe à l'intérieur de la tête."
Fred Deux
ya du vrai là'dans...

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Les trois B

L'esthétique est aussi une affaire d'éthique, car le beau, le bon et le bien participent du même sentiment. C'est peut-être pour cela que le jugement de goût me paraît être un "art de vivre" au sens fort.

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Impression d'être dans un bateau qui fuit - dans les deux sens de "fuir".
Comme je n'ai plus d'étoupe, j'écope.


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Janvier 2017



Penser à cela dans ma chute des corps 


"Je vous le dis : il faut encore porter en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante."

Nietzsche - Ainsi parla Zarathustra 

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Comme "clair-obscur", "art conceptuel" est un oxymore

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"Pourquoi faire part de nos opinions? Demain nous en aurons changé."
Paul Léautaud cité par Numa Hambursin in Journal d'un curateur de campagne.

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Mettre du sens

"C'est vraiment une énigme de l'art et un signe de la puissance de sa logique, que toute logique radicale, même celle qu'on nomme absurde (moi: cf Becket), a pour résultat quelque chose qui ressemble à un sens."
T.W. Adorno
Allons plus loin : quand je vois un artefact humain, je lui donne irrépressiblement  du sens, même quand il semble "inutile". Certes quand je vois l'objet "chaise", je pense : "cet objet a été produit pour s'asseoir", mais aussi, toute chose exposée pour être vue prend un sens, ne serait-ce que par l'acte même de l'avoir exposée dans un lieu dit "d'exposition". Par exemple, l'insensé urinoir de Duchamp fut une incitation réussie à réfléchir sur le sens de l'art. (soit dit en passant, beaucoup d'épigones de Marcel réitèrent cet acte créateur de sens, mais au fond, ils ne sont eux-mêmes que des récréateurs.)

Je mets TROP de sens dans ce que je fais !
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Le goût des autres : malentendu et malaise
Il est désagréable (euphémisme) de ne pas être aimé par les gens que l'on aime, mais je crois qu'il est pire d'être aimé par des gens que l'on n'aime pas. (je parle ici du jugement de goût). D'où, je m'éloigne de Kant quand il dit que chacun voudrait que le monde entier trouve beau ce qu'il trouve beau, et je me rapproche de Bourdieu qui voit, lui, dans les faits, des beautés de classes.
Certains voient dans l'art un substitutif de la religion dans une civilisation séculière. Il serait pacificateur et renverrait les guerres de religions dans l'histoire. J'y vois au contraire la source de batailles d'Hernani, langagières dans un premier temps, mais qui sont potentiellement sanglantes. La haine n'est pas loin quand il s'agit de goût.
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Se taire et peindre
Je suis plutôt taiseux. Néanmoins, j’éprouve le besoin de  communiquer ce que je sens, ce que je pense. La peinture me permet de m’exprimer sans le secours des mots - et c’est pour cela que j’appelle mes tableaux des « pourparlers ».
(ce "journal" infirme ce que je viens d'écrire : je suis bavard ici):)

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Décembre 2016


Fin de l'année 2016, mes corps chutent toujours, vers où ? je n'en sais rien, mais je sens que je n'en ai pas fini avec cette chute... d'autant plus que ce thème semble "parler" à beaucoup de personnes d'origines différentes.

Quelques mots que je viens de surligner dans "La montagne magique" de Thomas Mann :
qui connaît le corps, connaît la vie, connaît la mort
Je like.

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ça y est, je suis à la page, je suis répertorié par le big brother Facebook... Lecteur, tu pourras éventuellement liker ou... unliker.


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Je crois que je vais finir par écouter les suggestions convaincantes de mes pairs les peintres : ouvrir un compte sur fesse/bouc ; je n'ai pas très bien compris le fonctionnement, mais, paraît-il, la diffusion est plus ample que celle d'un blog. Je persisterai néanmoins dans l'archaïsme en écrivant et en "postant" ici. :)

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le beau, l'art et le bel art...?

Il est temps que l'art contemporain se refasse une beauté.
Je m'explique.
Il y a belle lurette que l'art s'est éloigné de la notion de beauté liée à celle de plaisir ; le déplaisir a intégré la production artistique contemporaine, c'est-à-dire que l'art n'est plus seulement là pour plaire, mais aussi pour déranger, provoquer dans un sens positif aussi bien que négatif. Mais pour toucher le spectateur, il faut quand même un minimum de séduction, de plaisir, car le risque, pour l'artiste, c'est d'être, d'une certaine façon, autiste. Et comme dirait Freud, pour toucher, l'art utilise la séduction du beau. Entendons-nous bien : le beau n'est ici qu'un moyen - en littérature on parlerait de rhétorique - pour attirer l'attention. Cependant on peut aussi séduire par la provocation, la polémique ou même par une certaine dose d'agressivité, le plaisir n'est pas toujours dans la beauté, la douceur ou le noble, l'artiste peut séduire aussi par l'ignoble (par exemple, j'ai toujours été séduit par la beauté de certaines zones industrielles et j'en ai fait mon motif). Ne pourrait-on pas alors élargir la notion même de beauté contemporaine et y inclure celle du diable : joindre le noble à l'ignoble, l'agréable au désagréable, le plaisant au déplaisant, etc. Bref, il me semble que l'artiste se doit d'interpeller d'une manière ou d'une autre (par la forme et/ou le fond) pour ne pas susciter l'indifférence et sombrer dans la banalité, la solitude.
(je crois qu'il faudra que je m'explique un peu mieux...)

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Novembre 2016


Mister A.T.

"Je suis mystique au fond, et je ne crois à rien."
Gustave Flaubert

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Faire un dessin

Dans une conversation, lorsque notre interlocuteur ne comprend pas, on finit souvent par la formule " Vous voulez que je vous fasse un dessin ? " ou " Pas besoin de vous faire un dessin." (sous-entendu : "Vous m'avez compris."). J'aurais envie de répondre par la même formule quand on me questionne sur la signification de mes tableaux, le problème c'est qu'ici les "dessins" sont le fond de la question. Je devrais alors peut-être dire "Pas besoin de vous faire de longues phrases."...

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Le goût des autres

Comment peut-on voter pour un homme, dont voici  l'appartement ?


Osons : Trumpettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées.


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"Je suis une fiction éphémère sans force, faite de boue et de rêve. Mais en moi je sens tourbillonner toutes les forces de l'univers."

Dominique Maurizi - La lumière imaginée (Editions faï fioc)

ça me parle !



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Quadrature du cercle

Je voudrais pratiquer un art brut cultivé (la vraie culture étant, dit-on, "ce qui reste quand on a tout oublié").  Oublier donc, les tendances et modes mondaines, contemporaines, tout en les connaissant, retrouver une innocence de l'enfance - de l'art.
Dessein contradictoire, donc tragique.

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L’art, un résidu après qu’on ait tout pensé. 
Il est indispensable en tant qu’il est l’emblème de l’inconnu (sans l’inconnu, la vie serait insupportable)
un indice de l’impensable, de l’au-delà du pensable, de l’inextricable, inexplicable, un aperçu du non-visible.
« Je vous absente untel » dit l’art comme on dit « je vous présente untel »
l’art qu’on expose en impose (non, c’est une disposition plutôt)
le pensable est un indice d’art
l’art est indice du pensable
l’art est indispensable

l’art, impensable ?
Je le pense :)

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Octobre 2016



Je partage amplement cet aphorisme de Clément Rosset :
"Le misérable secret de Narcisse est une attention exagérée à l'autre."
(dérivé de celui de Nietzsche : "Il n'existe pas d'actes non-égoïstes.")

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Pourquoi m’intéresser à la chute des corps ? Etrange ! d’autant plus qu’il y a quelques années j’ai écrit un essai de roman intitulé Le contraire d’une larme qui est l'histoire d'un homme entre l’instant où il se jette du haut d’un quai et celui où il est englouti dans la mer. Du grain à moudre pour les psychanalystes…

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"Une oeuvre d'art devrait toujours nous apprendre que nous n'avions pas vu ce que nous voyons."
Paul Valéry

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Septembre 2016


Porte-parole des muets

Aujourd'hui Nicolas Sarkozy a dit "Je veux être le porte-parole de la majorité silencieuse" (c'est moi qui souligne). Ouf! en toute logique, on ne devrait plus l'entendre...
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à retenir :

"Il faut traîner. Il m'arrive toujours un truc quand je traîne, ce n'est jamais du temps perdu."
Jean-Paul Dubois - écrivain

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"Bête comme un peintre"

Je reviens d'un vernissage où le peintre a pris la parole : un salmigondis pédant de clichés pseudo-intellectuels sur son travail. Je suis pris d'une inquiétude rétrospective : mon dieu ! peut-être que je ressemble à cela...
Duchamp, l'intellectuel, voulait qu'on ne dise plus "bête comme un peintre" ; à la suite de ça, logique avec lui-même, il arrêta de peindre, car il n'était pas bête. Certains peintres, eux, devrait arrêter de parler.

Rester simple, pudique, ludique, superficiel par profondeur.

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Aujourd'hui, je butine chez le plus grand libraire de Montpellier ; stupéfaction ! sur la table "Sciences humaines", au côté de philosophes et autres sociologues, qui vois-je ? Sarkozy et son livre bleu blanc rouge !  Eclat de rire et discussion prolongée avec le chef de rayon sur les problèmes commerciaux des libraires ; ça laisse songeur quand même sur l'état de notre culture. Je suis certain que notre ancienne ministre de la culture qui n'a pas lu Modiano va lire Sarko.

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Les impressionnistes furent en leur temps underground ; il fallut beaucoup de temps avant que les Institutions reconnaissent la valeur artistique de ce mouvement. Puis le temps de la "digestion" institutionnelle s'est accéléré, l'anti-académisme de l'art est devenu alors un des critères même de sa valeur. Aujourd'hui, l'académisme officiel a tendance à valoriser cet anti-académisme à l'excès et l'underground devient presque instantanément de l'upperground, c'est-à-dire qu'il devient artistiquement correct. Mais le nouveau s'use vite.
Je pense qu'on ne peut plus aujourd'hui juger de l'authenticité d'une démarche artistique à la novation technicienne, ou à la transgression ; toutes les formes ont déjà été transgressées, les prochaines inventions formelles le seront aussi, aussitôt. Et sur le fond, la transgression est une option stratégique, une provocation qui peut être salutaire, mais qui n'est ni nécessaire, ni suffisante.
Tout simplement, les chemins de l'art authentique sont devenus multiples, infinis. En art tous les moyens sont bons.

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Août 2016



Dans quel milieu évoluent mes corps ?
Cette question me rappelle l’histoire de l’adjudant artilleur instructeur demandant à ses apprentis/soldats : « Dans quoi entre l’obus lorsqu’il sort du canon ? ». Devant l’ahurissement général de ses subalternes, le sous-officier de lire consciencieusement la notice qu’il a sous les yeux : « Lorsqu’il sort du canon, l’obus entre dans le domaine de la balistique. »
Tout ça pour dire que l’espace où mes corps sont peints n’est pas obligatoirement figuré comme ces corps mêmes, c’est un espace abstrait et néanmoins matériel (tissus froissé, tôle rouillée, pigments dispersés). Mais la disposition de ces silhouettes, comme en apesanteur, suggère nécessairement chez le spectateur un environnement cosmique figuratif.

Comme l’adjudant, on ne peut s’empêcher de se poser la question en ces termes - et moi-même je suis aimanté par cette question : « Dans quoi les corps sont ? » En l'occurrence, ils sont tout simplement sur un tableau.

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24 août
Aujourd'hui Michel Butor nous quitte. J'étais allé l'écouter en mai à Montpellier et j'avais noté une belle formule de cet écrivain, elle m'a inspirée pour un tableau de la chute des corps que j'ai réalisé, la voici :
"Nous surgissons dans l'entre-monde en nous glissant dans les fissures."


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à propos de ma "chute des corps"

Il faut suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant, dit en substance André Gide ; Simone Weil, elle, oppose la pesanteur à la grâce, Albert Camus écrit "La chute", etc. La métaphore des corps qui tombent ou qui résistent à la gravité est omniprésente dans la littérature et la philosophie.
Il semble qu'il existe une sorte de tropisme de l'attraction universelle, comme si notre masse corporelle imprégnait jusqu'à notre pensée. La métaphysique serait donc un rejeton de la physique ? j'en suis de plus en plus convaincu. La tombe ("grave" en anglais) est le nom donné à notre dernière demeure... J'essaye de réaliser des tableaux sans haut ni bas, mais irrépressiblement, la verticale s'impose à moi.

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Juillet 2016


13 juillet 2016, Nice day 

Feu, pas d'artifice.
L'étendard sanglant de la tyrannie serait-il levé contre nous ?
"Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester, comprendre."
Benoît Spinoza - Traité politique

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"ça occupe ou ça préoccupe ?"

Aujourd'hui, "l'expression artistique" est pratiquée par de plus en plus de personnes, on le voit au nombre de propositions de cours de peinture ou par la multiplication des magasins de "loisirs (dits) créatifs". Pour passer le temps, on s'adonne donc à la peinture ou au modelage, comme d'autres vont à la chasse. "ça occupe" comme on dit. On est donc ici en plein divertissement pascalien (Pascal parlait ainsi de la chasse), c'est-à-dire que cette activité permet de mettre un peu en sourdine, de panser, l'angoisse existentielle de l'homme moderne.
Pour ma part, j'ai toujours pensé que l'acte artistique authentique, au contraire, est plus dans l'avertissement que dans le divertissement. L'artiste essaie de mettre à jour ce qui ronge, ouvre la plaie au lieu de la cacher et s'en sert pour la montrer à ses semblables, afin de voir, par cette expression, si d'autres humains lui font écho, si ça leur parle. Comme s'il disait : "moi, ça me préoccupe - pas vous? ". Pour nous consoler de n'être pas seuls, pas pour nous divertir, ce qui n'exclut pas l'humour.

Mais après réflexion, la différence entre les deux démarches (la divertissante et l'avertissante) n'est pas si fondamentalement décidée : quand l'artiste est dans l'acte même de peindre par exemple, à cet instant précis, ce qui l'occupe c'est uniquement le coup de pinceau qu'il va donner, il est dans le présent et tous ses gestes ne sont plus encombrés des "préoccupations" méditatives et existentielles. Lui aussi a donc été diverti par son action. Heureusement d'ailleurs, car la vie serait insupportable sans cette sorte d'inconscience momentanée.
Après tout, l'écriture même, n'était-elle pas un suprême divertissement pour Pascal lui-même ?

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Rimer avec le monde

"A quoi ça rime ? ça rime à rien !" Il faut prendre au pied de la lettre cette expression populaire. L'expression artistique serait une tentative de rimer avec le monde - pas de faire rimer le monde à quelque chose, ce qui serait le rôle de la science. Le poétique en général recherche donc simplement une assonance ludique avec ce qu'on appelle le réel, le vécu ; on déplace, on transpose, et on a ainsi l'impression d'exprimer une "vérité" par le biais de cette transposition, cette re-présentation. Mais ce n'est qu'une illusion - néanmoins vitale.

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Le pas fini

Il est une figure de style de la Renaissance italienne qui s'appelle "la sprezzatura" - la traduction la plus approchée serait pour moi "le négligé". Elle marque une certaine élégance en assumant l'imperfection d'une oeuvre, l'artiste suggérant simplement son intention et laissant au regardeur le soin de terminer le travail par son imagination. Le dessin rapide (dont l'orthographe originaire est "dessein") est un bon exemple de cette notion : le trait est volontairement lacunaire, il donne seulement le projet en un jet, et l'imagination fait le reste, elle supplée à l'in-fini. Cette imperfection est touchante au sens propre : elle signale une dimension humaine nécessairement malhabile. C'est pourquoi j'aime voir le trait du pinceau qui reste visible sur la surface colorée, c'est pourquoi je n'aime pas les aplats faits à l'aérographe ou à la bombe, il est trop propre, trop lisse, trop fignolé, en un mot, trop mécanique, on n'y sens pas la trace humaine. Maintenant, les logiciels des images de synthèse recherchent faussement cette "humanité" en proposant de salir la perfection des surfaces par des tramages aléatoires qui essayent de reproduire l'imperfection "naturelle" de la main humaine. De leur côté, certains peintres demi-habiles, essaient de cacher la fragilité de leur technique en fignolant à l'extrême, mais cela se retourne contre eux : derrière le fini, on perd la lecture d'une spontanéité c'est-à-dire d'une sincérité.
Mais attention, il existe un écueil à l'autre extrémité : des artistes, techniciens virtuoses, feignent consciemment cette nonchalance de l'exécution et masquent leur savoir faire, il y a aussi tromperie sur la marchandise. Le trait et la couleur sont donc une affaire d'éthique. De la même façon Godard disait qu'au cinéma, le travelling c'est de la morale. En d'autres termes, on est toujours dans le domaine des valeurs.

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Juin 2016


Le Grand Oeuvre

Je viens de lire qu'une artiste de la Beat Génération avait réalisé une sculpture en cumulant chaque jour dans son atelier des apports en plâtre de telle sorte qu'à sa mort il a fallu abattre les murs de son atelier pour en extraire l'oeuvre. C'est littéralement une concrétion de l'envahissement obsessionnel psychique de l'artiste par son oeuvre au point qu'il ne puisse plus en sortir - que par la mort. Cela me rappelle la pièce de Ionesco "Amédée ou comment s'en débarrasser" ou un cadavre grandit au fil du temps au point d'envahir la scène et de tout submerger.

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Un nouveau dadaïste

Aujourd'hui, 25 juin, le pape a dit : "La mémoire ne peut être oubliée" ; Pierre Dac n'aurait pas dit mieux.
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Le sacré est l'union primitive du cosmique et de l'humain, écrit en substance Henri Meschonnic ; ma "chute des corpsirréligieuse n'est donc pas si séculière que ça...

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Mai 2016


Le goût bon

"Il s'appliqua avec raffinement à heurter le bon goût. Mais personne ne s'en rendit compte, car c'était sa version du bon goût."
J'adore cet humour d'Henri James (L'image dans le tapis) ; il prouve que, d'une part, dès le 19ème siècle on distinguait déjà le beau de l'art, d'autre part que le bon goût n'est qu'une affaire sociale.

Le noir velours

Le noir absolu n’est absolument pas une couleur, n’en déplaise à Monsieur Soulages, car la couleur est une onde lumineuse d’une fréquence déterminée, or le noir est l’absence de lumière ; un trou noir n’a pas de couleur. C'est pour cette raison que j'utilise le velours noir quand je veux représenter le noir cosmique, car le velours noir absorbe presque totalement la lumière. Mais j'avoue qu'il y a une certaine vanité à vouloir représenter le néant.

French painting

Les anglicismes sont in (à la mode). Comme le street-art, je devrais plutôt convertir ma série "chute des corps" en  falling bodies, ça ferait peut-être moins classique, plus contemporain, moins has been quoi. J'y réfléchis (j'ai déjà écrit work in progress à la place de "travail en cours").


Il y a trop de notes...

Je viens de parcourir une exposition de photographies. Il y en avait trop.  On se moque de l'empereur Joseph II qui disait à Mozart : "Belle musique, mais il y a trop de notes.", mais, au risque du ridicule, je voudrais défendre ce Joseph en appliquant cette réflexion à l'art plastique.
Si on transpose ce too much dans les expositions, trop souvent on veut montrer trop. Alors le spectateur butine, au risque d'inapercevoir une merveille. Je rêve de musées qui consacrerait une salle à une seule oeuvre, ou qui s'approprieraient un magasin vide dans un centre ville (il y en a de plus en plus) pour y accrocher UNE seule oeuvre qu'on changerait chaque mois par exemple.
Une hauteur de vue
Dans cette expo/photo donc, il y avait des formats très divers ; les grands formats sont plus propices à l'exposition, les petits sont plus adéquat aux albums. Le rapport physique à une oeuvre picturale est extrêmement important, et quand je dis "rapport", c'est au sens premier : la proportion de l'oeuvre par rapport à notre propre corps.
Les affiches représentant une oeuvre du peintre Rothko sont très à la mode dans les salles d'attente de médecins et autres dentistes ; c'est très décoratif, certes, mais cela m'a toujours laissé froid. Jusqu'au jour où j'ai été voir une rétrospective Rothko au Musée d'art moderne. En arrêt devant ces formats de plusieurs mètres, j'en frissonnais en même temps que l'oeuvre vibrait. On plonge littéralement dans la peinture, on se l'incorpore. Dorénavant, en attendant mon tour chez le médecin, je me rappelle cet instant de pure jouissance en contemplant Rothko en affiche, mais ce n'est que du réchauffé.


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L'usure du temps

J'ai toujours été attiré par les objets usés. Pourquoi ? Peut-être parce que l'usure est du temps visuel. Et ce temps visible qui s'inscrit dans la chose donne une dimension plus complète à l'objet : la quatrième. D'où cette propension que j'ai à utiliser de vieux supports pour façonner mes pièces (je dis "mes pièces" et non "mes tableaux" car venant du théâtre, j'aime l'idée que chaque tableau est comme une pièce de théâtre). Ainsi donc, j'introduis dans l'espace l'idée du temps. Ainsi, un objet inutile parce qu'usé redouble son inutilité en devenant un tableau - tout neuf.

A propos : un jour François Priser, peintre contemporain que j'ai un moment côtoyé, m'a dit que ce qu'il recherchait c'était de peindre le temps. Il y a quelque chose d'énigmatique, mais de très juste là-dedans, parce que désespéré.

En ce qui concerne les objets usés, il faut lire le délicieux "Regrets sur ma vieille robe de chambre" de Diderot. En voici le début :
"Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l’indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis."
(J'ai l'impression qu'il parle de ma vieille blouse (qui était) blanche accrochée dans mon atelier.)

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Avril 2016


On connait bien le syndrome de la page blanche chez l'écrivain en panne d'inspiration. Chez le peintre, il existe un obstacle d'une autre sorte que je vis personnellement à chaque fois que j'entreprends un tableau.

Bien qu'ayant une idée plus ou moins précise de ce que je veux réaliser, j'ai une sorte de trac avant de donner le premier coup de crayon ou de pinceau. A tel point que je recule parfois de plusieurs jours ce moment fatidique. On contemple de longs moment la surface vierge, puis on s'en écarte ; on revient ; on s'assoie, on se lève, bref, on toupine comme on dit en cauchois. C'est d'ailleurs pour cela qu'il y a souvent un fauteuil usé dans les ateliers de peinture...
J'imagine très bien le temps très long pendant lequel Malévitch est resté à méditer devant son tableau blanc avant d'entreprendre son célèbre "Carré blanc sur fond blanc".

De l'importance de l'accrochage


Un de mes tableaux se trouve au milieu d'une exposition collective. Je ne le reconnais plus. La proximité avec d'autres oeuvres diverses, l'éclairage mal foutu. L'aura n'est plus là. Je suppose que pour chaque artiste, l'impression est la même.

Il faudrait vraiment que les organisateurs d'expositions comprennent que l'on passe d'un monde à un autre dans une exposition collective, et que chaque oeuvre doit être suffisamment isolée des autres pour qu'elle garde son côté unique.
Imagine-t-on un concert où on passe de Mireille Mathieu à Nathale Dessay, de Céline Dion à Brassens ou de David Guetta à Mozart ? Ceci dit sans jugement de valeur...
(c'est un peu hypocrite de dire cela - et pas mal prétentieux :))

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Mars 2016


Les nouveaux missionnaires


Bruxelles - 22 mars : journée noire, rouge/sang ; mais c'est le printemps, le jaune du soleil va forcément revenir s'intercaler entre le noir et le rouge.

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Je comprends qu'on ait besoin de croire en un dieu, ça donne du Sens, Dieu est une sacrée prothèse dans ce sens. Pascal, qui jusqu'alors "travaillait sur l'incertain", dès qu'il fut converti à la "vraie religion", s'écria "Joie! Joie! Certitude!". Mais pourquoi vouloir absolument convertir les autres par tous les moyens à cette révélation ?
(Que vient faire cette remarque dans un blog de plasticien, me m'objectera-t-on ? En voici la raison :)

Quand je vois une forme reconnaissable dans un nuage (voir ci-dessous), je donne du sens à une forme chaotique, autrement dit : du sens à du non-sens. Pour moi, c'est cette même démarche qui est suivie par le religieux : celui qui croit en un dieu donne du sens à sa vie, au monde. A ceci près : je pense que c'est moi qui donne cette forme reconnaissable au nuage et je ne veux convaincre personne que cette forme existe réellement, je sais que si on dit je n'en crois pas mes yeux c'est que les yeux peuvent mentir, tandis que le religieux prétend à une vérité en soi révélée par un dieu qui exige que tous les hommes soient soumis à sa loi (mosaïque, christique, coranique) révélée aux prophètes, et cela pour leur félicité.
Donc : "Ecarter les croyances combleuses de vide, adoucisseuses des amertumes (...) bref, les consolations qu'on cherche ordinairement dans la religion." (Simone Weil - qui s'y connaissait question dieu)
Quand on n'a pas la chance d'avoir la foi et qu'on est dans l'incertitude, il nous reste l'art pour nous consoler disait Nietzsche : il ouvre une petite perpective vers l'inconnu (l'inconnaissable?), parfois aussi il donne la minuscule joie d'entrevoir une possibilité de Sens, mais ce n'est qu'une illusion, comme la religion. Cependant, la prothèse de l'art est toute pacifique, elle ne prend jamais la forme agressive du glaive de l'évangélisation ou d'une kalachnikov, mais celle d'un tableau, d'un air de musique ou d'un poème.

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Une reconnaissance objective

Je ne pense pas être vénal, mais quand je vends un tableau j'en tire une très grande joie car l'acheteur me prouve objectivement par son geste qu'il apprécie mon travail. Ce plaisir est aussi là quand un spectateur demande le prix de l'oeuvre, même s'il ne l'achète pas. Evidemment, j'aime aussi qu'on fasse l'éloge de ce que je fais, mais ce n'est pas tout à fait le même plaisir, car ce compliment est gratuit (il ne coûte rien...). Sans être collectionneur, j'aimerais avoir un niveau de vie suffisant pour montrer à certains peintres, par mes achats, l'estime que j'ai pour eux.

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Février 2016


FAUT PAS DEBORDER !


Enfant, on nous apprend le dessin et la peinture par ce qu'on appelle le "coloriage", et la consigne principale est "il ne faut pas déborder" de la limite du trait dans le remplissage de la couleur ; plus tard, avec un peu d'expérience, on s'aperçoit qu'il faut savoir parfois déborder, et que c'est peut-être même cette transgression maîtrisée - maîtrisée, parce qu'il ne faut pas se laisser déborder, qui est la marque d'un style.

Finalement déborder de temps en temps, est peut-être aussi la marque d'une certaine éthique ; déborder tout le temps c'est le chaos, c'est-à-dire le gribouillage.

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Pareidolie*

Cet été, par une après-midi, j’étais à ma terrasse. Assis dans mon fauteuil, je lisais.
À un certain moment, je quitte mon livre des yeux, je lève la tête, et je vois ça :




Mais en réalité, pour être un peu plus exact, j’ai vu à peu près ça :



(J’ai aussitôt pris une photo pour avoir une version objective de l’événement.)
Il faut dire que dès cette l’époque, je passais mes journées à dessiner pour ma chute des corps. J’étais donc un peu comme le menuisier qui, lorsqu’il voit un arbre, voit l’armoire, ou le charcutier qui voit déjà les jambons dans le cochon qu’il observe dans l’enclos.
Cette anecdote me fait penser à une réflexion de Claude Régy dans son petit livre « L’ordre des morts » : « Le langage n’est pas exact, il est plein d’à-peu-près, d’ambigüité, de malentendu, de flou, d’ambivalence et c’est là que la poésie se loge. ». Bien sûr, cette pensée s’applique spécifiquement au langage, mais on peut en dire autant de l’image : elle aussi n’est pas exacte. On retrouve donc du poétique – au sens premier du terme, littéralement : faire, produire – dans notre simple regard sur le monde. La vision du menuisier ou du charcutier qualifiée couramment de prosaïque, me semble plus poétique qu’il n’y paraît – au sens large s’entend.

 * Une paréidolie (du grec ancien para-, « à côté de », et eidôlon, diminutif d’eidos, « apparence, forme ») est une sorte d'illusion d'optique qui consiste à associer un stimulus visuel informe et ambigu à un élément clair et identifiable, souvent une forme humaine ou animale.
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Pour ma chute des corps :
"ça chute beaucoup autour de nous. Et beaucoup de choses, murs, rideaux de fer, ont récemment chuté. Le monde chute, en chute libre"
Claude Régy -  L'ordre des morts

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Vu l'exposition YOD de Carole Benzaken au Carré Sainte Anne de Montpellier

Quand le concept phagocyte et étouffe le percept ! peut-on encore parler d'art plastique ? (Le temps de la lecture de la conception de l'oeuvre dépasse celle de la contemplation elle-même).

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Janvier 2016



Le manque de considération
La condition pour qu’une œuvre d’art soit appréciée est qu’elle soit initialement considérée, c’est-à-dire que l’attention préalable soit positive. En d’autres termes, il faut qu’il y ait un a priori bienveillant pour qu’elle soit littéralement digne de considération. Pour cela plusieurs circonstances sont nécessaires en particulier dans la présentation de l’œuvre. Par exemple, la situation spatiale et temporelle proprement dite est importante (le contexte), la qualité de son auteur également : je ne regarderai pas un tableau de la même façon si je sais à l’avance qu’il s’agit de l’œuvre d’un grand maître ou d’un inconnu. Il faut donc qu’une œuvre soit considérable avant d’être appréciée esthétiquement, sans cela elle peut passer inaperçue.
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"Profiter des hasards ou plutôt des imprévus nécessite de les comprendre après." (Pierre Bonnard -  Observations sur la peinture)
Enigmatique ! Je pense qu'il veut dire qu'il ne faut jamais comprendre avant, quand on peint. Les critiques d'art se chargeront de comprendre après, car ces "experts" sont des "célibataires de l’art"  comme dit Proust : ils n'approfondissent pas les vraies sensations intérieures et ne s'occupent que de ce qui est communicable, partageable par l'intelligence.
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Notre besoin de distinction est impossible à rassasier
Ce matin, vu un jeune mendiant assis dans la rue, plongé dans la lecture. Devant lui, une pancarte : "Etre invisible, c'est nul".
Les passants comme moi n'étaient-ils pas encore plus invisibles que lui ? En tout cas, son panneau était performatif : beaucoup de monde le lisait. Et le voilà visible sur le net...
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Décembre 2015


Je suis issu du théâtre, la distanciation brechtienne m'a toujours intéressé ; elle consiste à faire prendre conscience au spectateur qu'il est dans un théâtre et non dans la fiction avec les personnages, c'est une opération de dé-fascination générée par une certaine façon de jouer des acteurs : le style "distancié". Dans mes tableaux j'essaye parfois de transposer ce style par un jeu sur les fonds (trous dans la toile, débordement du cadre, titres calembourdesques, etc) en espérant faire prendre conscience au "spectateur" qu'il ne voit là qu'un tableau de couleurs assemblées. Car on a tendance à rentrer directement dans la fiction proposée par le plasticien, sans le détachement nécessaire à un regard critique. C'est le gros inconvénient de l'art photographique : on ne voit souvent que le sujet même, on entre sans recul dans la fiction et notre jugement de goût se porte uniquement sur le sujet, plus que sur l'objet "photo" en lui-même (on est ému par un regard par exemple).


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Un art "immédiat"
Il me semble qu'une oeuvre d'art (plastique) est pleinement réussie lorsqu'elle me touche, me parle, sans qu'un médiateur culturel ou un texte vienne me fournir des clefs pour apprécier les intentions de l'artiste. J'aime quand un simple titre vient me mettre sur la voie (Duchamp concevait les titres comme une couleur supplémentaire). Ce qui n'empêche pas qu'on peut "approfondir" ensuite par toutes sortes de moyens, mais dans un deuxième temps.
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Je respire l'air du temps.
Il m'alimente.
Mais parfois l'air du temps
c'est du vent.
Pour éviter l'aérophagie je me réfugie
dans l'apnée.
Puis, le nez en l'air,
j'aspire l'air de rien
à souffler un peu à l'abri des courants
 - d'air.
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Travailler les fonds

Je m'aperçois que le fond en peinture est vraiment une bonne métaphore de ce qu'est le fond en matière d'idée, c'est lui qui donne une certaine solidité à la forme. Le peintre dit qu'un tableau "tient" comme on dit qu'un raisonnement se tient - sauf qu'en matière de peinture, apparemment, il n'y pas de  logique. Quoique.
Peut-être que la peinture sans fond est l'équivalent pictural de la bêtise sans fond ? (sourire)

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Novembre 2015



Marché de l'art et art de marché
"Ravir et émouvoir", telle était la simple destination de l'art dit Hannah Arendt*, mais aujourd'hui l'art est une "marchandise sociale", "il est utile et légitime d'utiliser une peinture pour boucher un trou dans un mur", de choisir un tableau en fonction de la couleur de ses rideaux, ou d'acquérir une oeuvre à prix d'or pour investir sur l'avenir tout en se distinguant des petits bourgeois. (c'est moi qui ajoute)
*La crise de la culture
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« Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre » Proust - Le temps retrouvé

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Note de lecture de Philosophie du vivre de François Jullien : "La poésie est là - s'invente - pour ramener au jour ce que ("ce que" impossible) le logos a perdu."
... même chose peut-être pour l'art en général
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Vu hier le spectacle chorégraphique d'Alain Platel "tauberbach" (dépotoir) - les corps de ses danseurs s'articulent en des positions atypiques que je recherche dans ma chute des corps. II me faudrait quelques séances de pose avec ces artistes !  Il dansent sur du Bach, j'aimerais que l'on regarde mes corps en écoutant des partitas ou le choeur de la Passion selon Saint Mathieu.

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Octobre 2015


Pour ma chute des corps, penser à Pascal :

"nous brûlons du désir de trouver une assiette ferme, et une dernière base constante pour y édifier une tour qui s’élève à l’infini, mais tout notre fondement craque, et la terre s’ouvre jusqu’aux abîmes."
ou bien : "Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d’un bout vers l’autre."
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Sur "l'originalité"
S'appuyant sur les idées de René Girard, le neuropsychiatre Jean-Michel Oughourian crée le concept de cerveau mimétique. Notre désir est toujours copié sur celui d'autrui dit-il. L'altérité nous constitue de pied en cap, sur le plan philosophique comme neurologique. Si on applique cela dans le domaine de l'art, on s'aperçoit (on s'en doutait) que la création pure n'existe pas et que l'artiste ne fait qu'agencer à sa manière - et de manière inconsciente - ce qu'il a vu chez les autres. A la limite donc, l'originalité n'est qu'une somme personnelle et unique de lieux communs. Le plagiat, lui, en est la forme consciente.

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Le rêve : un tableau sans bornes.
Un espace fini et cependant sans bornes : la surface de la sphère ! Faut-il quitter le plan/tableau pour adopter la sphère ?
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La question du "style" me turlupine - une spectatrice demandait, lors de l'une de mes expositions personnelle : "Il y a plusieurs artistes ici ?". Il est vrai que d'une série à l'autre, mes tableaux n'ont pas d'unité esthétique. Cela est peut-être dû à ma vie d'homme de théâtre : on passe d'un auteur à un autre  (à chaque spectacle) et l'on essaie d'adopter une manière différente, adéquate avec l'univers de l'auteur. C'est ça : il faut considérer mes séries comme différents spectacles !
En voyant une rétrospective de Martial Raysse, on observe aussi une disparité flagrante du point de vue de la manière (le néon, le collage, le ready made, la peinture, etc.). Alain Resnais, lui, fut un cinéaste qui a réussi à construire une oeuvre cohérente tout en bouleversant totalement à chaque film son style de mise en scène : quel rapport entre "L'année dernière à Marienbad", "Mon oncle d'Amérique" ou "On connaît la chanson"? De ce point de vue Resnais doit être un modèle artistique : il prouve que l'éclectisme peut donner quand même une certaine cohérence globale du parcours.
Le style ne se commande pas. Ces artistes qui affectent un style consciencieusement, c’est-à-dire en toute conscience, c’est la vulgarité de la marque dans le monde du commerce, ou l'équivalent de la charte graphique du monde de la com'.

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Septembre 2015


« Ce qui est fait n’est pas fini, et une chose très finie peut ne pas être faite du tout. » 

Baudelaire
Génial!

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Je sors de la rétrospective Fabrice Hyber au CRAC de Sète : quel choc ! quel univers ! voilà un peintre qui travaille la couleur, la forme et le mot dans un même élan, c'est la quadrature du cercle ! Il résout ainsi le problème où c'était arrêté Duchamp par rapport à la peinture (Marcel ne voulait plus qu'on dise "bête comme un peintre"). L'accrochage est superbe : on suit sa démarche poétique en un joyeux labyrinthe, c'est vraiment du gai savoir mais pas du savoir sachant, du savoir être humain tout simplement ; ça rend modeste en tant "qu'artiste"...

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Une question délicate

Je pense que tout artiste cherche à montrer son travail. Je n'aime pas que mes tableaux dorment dans mon atelier. Mais faut-il pour cela exposer dans n'importe quel lieu, ou bien faut-il renoncer à participer à des expositions collectives avec des "artistes" dont on n'apprécie guère le travail ? Ma condition actuelle m'incline à choisir la première solution, mais j'éprouve alors une gêne teintée d'orgueil : dans certaines expositions, je me sens noyé dans un faux compagnonnage dévalorisant. Que faire ? Travailler dans mon coin en renonçant à une reconnaissance de ceux que j'apprécie ? ou accepter toutes les propositions en attendant d'avoir peut-être le privilège de choisir ? J'hésite.

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A propos des artistes "émergents"


Il est vrai que la jeunesse est un terreau favorable pour l'inventivité et la création. Mais c'est aussi un âge où l'on suit facilement ce qui est nouveau. Et comme ce qui est nouveau n'est pas conforme, il apparaît très vite un conformisme de l'anti-conformisme, et même de la subversion, qui devient vite un bizness. 
On a vite fait de ringardiser en soi un mode d'expression classique (la peinture par exemple) sans prendre la peine d'évaluer son degré de créativité qui, malgré ses moyens ancestraux (cf Lascaux) peut parfois surpasser le contenu vide de nouvelles techniques. On traque le nouveau dans la forme, ce qui compte c'est le jamais-vu qui n'est souvent que du m'as-tu-vu. Malgré son archaïsme technologique, le peintre peut aussi être un artiste émergent, et pas seulement s'il est jeune non ? 

(Quand j'ai commencé à produire des tableaux, je pensais vraiment que ce que je faisais était "original"; à l'époque, il y avait chaque année à Paris un salon des jeunes créateurs d'art contemporain, parallèlement à la FIAC, qui s'appelait MAC 2000. J'y suis allé et fut très mal à l'aise : une grande majorité d'oeuvres se ressemblaient, et surtout ressemblaient aux miennes !) 
On échappe difficilement à l'air du temps.
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A propos de ma "chute des corps" : les hommes sont bien posés sur leur néant.

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"Nul n'a jamais écrit ou peint, sculpté,, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l'enfer."
Antonin Artaud (Van Gogh, le suicidé de la société)

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Août 2015

Hasard aidé

Tout en travaillant je me rends compte que le hasard me propose des réactions, j'y réponds ou pas - hasards positifs/hasards négatifs. Après tout, déjà, l'homme de Lascaux répondait au hasard du relief de la grotte qui lui suggérait des formes. De là à dire que le hasard fait bien les choses, non, c'est nous qui réagissons ou non. Si sa proposition ne répond pas tout à fait l'effet voulu, on peut l'infléchir légèrement, comme Duchamp "aidait" les ready-made.
On connaît bien l'importance du hasard dans l'histoire des découvertes scientifiques, mais au quotidien, le hasard est aussi toujours à l'oeuvre, si on veut bien l'écouter.
Aide le hasard et le hasard t'aidera.
Donc, laisser sa place au hasard, ne pas vouloir maîtriser tout, une manière de sprezzatura quoi.

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J'ai une réticence à l'égard de toutes les activités qui s'affirment et se veulent "artistiques". Pour moi, le patinage de vitesse a un coefficient d'art* plus important que le patinage artistique, de même pour la gymnastique ou pour l'artisanat. Il me semble que ce qu'on appelle art échappe à une volonté consciente : lorsque l'on veut faire de l'art, c'est mal parti. Donc, se méfier des galeries dites d'art : il y a ici comme une redondance malvenue.



* comme dirait Duchamp (encore lui!) 
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Le goût bon

Il faut définitivement détacher la notion de bon goût et celle d'art. "Est beau ce qui plaît universellement sans concept.", peut-être. Mais l'art n'est pas fait essentiellement pour plaire quoique le plaisir puisse accessoirement participer de la production artistique.
Le problème vient de ce que l'artiste espère trouver un écho chez l'autre, il a donc tendance à utiliser la séduction du beau (ou, ce qui revient au même, la provocation du laid), une sorte de rhétorique artistique qui peut devenir purement formelle et vide. Une juste mesure est à trouver qu'on pourrait nommer le goût bon (ou le goût mauvais) en opposition au bon goût (ou au mauvais goût) traditionnel.
Finalement, peut-être que la notion de beauté s'est ouverte et qu'elle se niche aussi bien dans le noble que dans l'ignoble. Une beauté moderne de la laideur ? (cf. Georges Didi-Huberman à propos de Georges Bataille)

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Une recherche du C'est-à-dire

Peindre, ce serait essayer de dire le je-ne-sais-quoi que je ne saurais dire.
Mais dire cela avec des mots est une nécessaire incomplétude.
(Rappel : "Inutile de peindre ce qu'il est possible de décrire"; d'où l'expression "dépeindre"?)
Reprenons les pinceaux.
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Petiloquence 
Ponge, le poète des petites choses, Morandi, le peintre.

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Juillet 2015


"Le plagiat humain auquel il est le plus difficile d'échapper, c'est le plagiat de soi-même."

Proust- Albertine disparue
En effet, combien d'artistes, suite à un certain succès, s'imitent eux-mêmes!

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Pour être équilibré il faut être un bon équilibriste.


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C'est lui-même que le sculpteur cisèle, c'est lui-même que le peintre peint,
et ils croient nous présenter le monde.


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Sans qualité ou Personnalité ?


"Je n'étais pas un seul homme mais le défilé heure par heure d'une armée composite" écrit M. Proust*.
L'unité apparente du moi que nous ressentons chez les autres ne tient que si l'on regarde de loin. Intimement, nous sommes tous faits des tesselles de chaque événement que nous avons vécu, et ce qu'on appelle "la personnalité" est une résistance sélective au flot continuel de nos perceptions. Certains sont très perméables aux stimuli extérieurs, ce sont des "hommes sans qualité", les autres, plus opaques à ce qu'ils reçoivent du monde, sont des "Personnalités" qui s'imposent en construisant un moi-fort (comme on dit un château-fort). Pour la plupart (et pour ma part) c'est une oscillation, un ballottement perpétuel, entre ces deux pôles (et apparemment, cela ce traduit dans ce que je fais).


* Albertine disparue

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Juin 2015

Après lecture de "De la philosophie considérée comme un sport " de Jacques Bouveresse :

La philosophie se trouve coincée entre l'art et la science car son matériau est le mot, sujet à la polysémie. Ainsi ses conclusions sont nécessairement imprécises, malgré ses intentions de certitude, et elle se trouve condamnée à rester entre le vague (domaine de l'art) et le précis (domaine de la science dure). D'où cette tendance à faire de la littérature d'un côté, ou à vouloir être une "science rigoureuse", de l'autre - déjà Platon jalousait les poètes et se disait géomètre. Le philosophe (comme le scientifique) est en quête de certitude, l'artiste travaille sur l'incertain comme dirait Pascal, et s'en accommode.

(J'ai peut-être voulu faire de la philosophie parce que justement j'avais une formation scientifique et que le hasard m'a fait rencontrer le monde de l'art. Après coup, il m'apparaît que le philosophe est une sorte d'artiste scientifique - ou l'inverse.)

Mai 2015


Ce passage qui prouve que Marcel Duchamp ne voulait pas abandonner la peinture mais la prenait pour un moyen au service de l'idée :
"Je m'intéressais aux idées - et pas simplement aux produits visuels. Je voulais remettre la peinture au service de l'esprit." (in Duchamp du signe)


J'aime bien cet aphorisme de Jean Metzinger : "Il est inutile de peindre là où il est possible de décrire." C'est une sorte de maxime pour la peinture non rétinienne.
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Une strophe d'un poème de Jules Laforgue - Médiocrité - qui pourrait inspirer à mon travail sur la chute des corps :

Dans l'Infini criblé d'éternelles splendeurs,
Perdu comme un atome, inconnu, solitaire,
Pour quelques jours comptés, un bloc appelé Terre
Vole avec sa vermine aux vastes profondeurs.

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Avril 2015


Lors de l'exposition des éditions Fata Morgana au musée Paul Valéry de Sète, j'avais repéré un titre qui m'avait bien plu car il se rapportait à mon travail sur la chute des corps, il s'agissait de "Harmonie amorale des astres", un texte de Charles Fournier illustré par Alechinsky, j'étais content car cela allait dans le sens de mon texte : "Par delà le haut et le bas" (un cosmos amoral sans paradis ni enfer). Chose curieuse, je ne trouvais aucune référence correspondant à cela sur Google, je tombais toujours sur des sites farfelus d'astrologie (pléonasme)... Après plusieurs essais, j'ai trouvé enfin mon erreur : j'avais lu "amorale", alors que c'était "aromale"! (une histoire de sexualité  des astres), j'étais un peu déçu, mais toutefois content : j'avais un titre original pour un prochain tableau ; ça pose quand même quelques questions sur notre conditionnement dans la lecture...  Cette anecdote m'en rappelle une autre. En 1990 j'avais réalisé une affiche pour un spectacle du Théâtre des deux rives  "Medea", en voici la maquette :

Beaucoup de gens lisaient "Coca-cola" et même, la firme américaine a voulu (en vain) nous faire retirer l'affiche des panneaux lumineux de la ville...

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Dans le catalogue de l'exposition Marcel Duchamp la peinture, même, Rodolphe Rapetti qualifie l'oeuvre duchampienne de "singulière", "ironique", "non rétinienne",  avec une conception du tableau comme "entité philosophique et esthétique".
C'est une bonne ligne à tenir :
être singulier, ironique, non rétinien, philosophique et esthétique.
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" Ne pas oublier que le monde où l'on pense n'est pas le monde où l'on vit."
Bourdieu, citant Bachelard

Variante : 
"Nous sentons dans un monde, nous pensons, nous nommons dans un autre, nous pouvons entre les deux établir une concordance mais non combler l’intervalle."
Proust - Guermantes
La démarche artistique, poétique, serait-elle un essai de "concordance" des mondes ? Etre dans "l'intervalle" ?

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Mars 2015


Si je me regarde de loin, je me reconnais ; mais si je m’approche de très très près..., je m'aperçois que je ne suis qu’une mosaïque dont les tesselles représentent les autres qui font ce que j’appelle moi. A partir de cela, il n’est pas étonnant que tout ce qui vient de soi-disant "moi" ressemble plus ou moins à ce que d’autres ont eux aussi produit. En d’autres termes, il n’y a pas de création ex nihilo et il est parfois difficile de reconnaître une œuvre copiée d’une originale.

Le style personnel est une affirmation de soi ; ceux qui n’ont pas de style propre sont influencés dans le temps par des sources différentes et se laissent façonner par de multiples circonstances au gré de leur parcours sinueux. Je suis un peu de ceux-là une sorte de Protée qui se transforme sans arrêt, c'est peut-être cela ma "personnalité".
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Vu l'exposition Rabus au Carré Ste Anne à Montpellier. Numa Hambursin, le commissaire de l'exposition, pense que la grande question de la peinture contemporaine, face à la photographie et à la vidéo, est celle de la chair et de l'image - qu'il oppose apparemment. J'interprète cette expression comme suit : seul le peintre a un rapport physique, corporel et concret avec sa production, alors que le photographe et le vidéaste passe par un médium abstrait. Or la chair est cet entrelacs du sujet et du monde dirait Merleau-Ponty, la peinture est donc plus charnelle dans son essence que les techniques numériques (elles passent par l'abstraction du nombre). Pour rebondir sur mon travail : les tesselles de la mosaïque sont  évidemment plus charnelles que les pixels de la photographie. 

Quid du peintre qui travaille à partir de photographies ?

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Février 2015


Pense-bête pour une hygiène artistique: ne pas penser, donner à penser.



« Dans ses premiers poèmes, Victor Hugo pense encore, au lieu de se contenter, comme la nature, de donner à penser. »
Proust - Guermantes
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janvier 2015


Un héros de notre temps

Yves Chauvin est mort cette semaine. Personne ne sait qui est cette personne. C’est tout simplement le Prix Nobel de chimie 2005. Pour moi c’est un vrai héros, une star. Pourquoi ? Simplement pour ceci : à la question d’un journaliste en 2005 : « Qu’est-ce que ça va changer pour vous ce Prix Nobel ? », il répond sans rire : « Je ne vais plus pouvoir vivre tranquillement. ». Les medias ne l’on jamais plus importuné.
Personnellement j'essaye d'être chauviniste (variante du pépèrisme), mais c'est dur : on a toujours envie d'être reconnu.

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Art et culture
D’une certaine façon art et culture sont antinomiques ; la culture est le résultat d’une longue répétition d’activité humaine, d’un ensemble de gestes qui se ressemblent. L’acte artistique dans son essence est au contraire une création, c’est-à-dire un avènement jusque-là insoupçonné. Comme l’art dit « brut » en atteste, un artiste peut être inculte,  s’il est « cultivé », il doit au contraire faire un effort pour sortir de sa gangue culturelle. Ainsi, l'acte artistique serait la part qui reste quand on a tout oublié de sa culture, le "coefficient d'art" dirait Marcel Duchamp.
« On peut fabriquer des objets qui font plaisir en liant autrement des idées déjà prêtes et en présentant des formes déjà vues. Cette peinture ou cette parole seconde est ce qu’on entend généralement par culture. L’artiste selon Balzac ou selon Cézanne ne se contente pas d’être un animal cultivé, il assume la culture depuis son début et la fonde à nouveau, il parle comme le premier homme a parlé et peint comme si l’on n’avait jamais peint. »  Merleau-Ponty - Le doute de Cézanne (in sens et non sens)
La "parole seconde" dont parle Merleau concerne donc les artistes de seconde main ; le grand art, lui, serait primordial, c'est-à-dire premier dans l'ordre d'une histoire de la culture, création pure. Mais est-ce possible?
(Signe des temps, le défunt Secrétariat d’Etat aux Arts et Lettres a été relooké en Ministère de la Culture et de la Communication.)

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Une autre "probité de l'art ":

"avant de peindre, se dépouiller de son intelligence, se faire ignorant, car ce qu’on sait n’est pas à soi." 
Marcel Proust - A l'ombre des jeunes filles en fleur

(Duchamp ne serait pas d'accord, ni les artistes conceptuels)

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décembre 2014


La courante de la partita N°4 de Bach ça vous cautérise un peu la mélancolie.


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novembre 2014

Vu à Beaubourg l'exposition Duchamp, la peinture même.

On y apprend que Marcel n'était pas contre la peinture en soi, mais contre la peinture rétinienne. Il faut faire appel aux sens et à l'intellect.

Le même jour, dans les pissotières du musée :
on peut lire, gravé sur le mur "Radis m'aide"
suivi de "Raidi m'aide"

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octobre 2014

A bas les ravalements!
Je suis pour la conservation de la "léprosité des vieux murs*".
(*Expression de Guillaume Apollinaire )

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Essayisme 

Je pars faire une randonnée en moi-même. Il y a des avenues, des chemins balisés et des sentiers qui pour certains, ne « mènent nulle part ». Toutes ces voies ont été tracées par les autres dans un passé plus moins lointain. Mais il reste une part de moi-même qui n'est pas encore défrichée (déchiffrée?). J'essaye d'avancer lentement, mais c'est dur : il y a plein de choses blessantes. Toujours essayer de se frayer un nouveau chemin au risque de se perdre. Mais aussi, à certains moments de se remettre sur les pas des autres.
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Vu Golgotha picnic hier ; une expression m'a frappé, je la fais mienne :
"le trait saillant de ma personnalité est mon manque de personnalité"


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Intriguer, interloquer, étonner, car moi-même je le suis.

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Je répugne à dépeindre mes tableaux.

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"Se faire un nom".

La "distinction" dont parle Bourdieu, n'est-ce pas un besoin de reconnaissance "impossible à rassasier" ? (qu'il vienne d'ailleurs du spectateur ou de "l'artiste").


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Se faire un NON.
Un artiste est anticonformiste, d’accord.
Mais il doit être aussi anti-anticonformiste, c’est-à-dire :
seul.

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"Hommes savants dans l’art de peindre
Qui me prêtez des traits si doux
Vous aurez beau vouloir me peindre
Vous ne peindrez jamais que vous."


Jean-Jacques Rousseau (au-dessous de son portrait)

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Enfance de l'art ? Acquérir L’ART DE L’ENFANCE !
(innocence)
Je l'ai vu de mes yeux vu au musée Picasso : les enfants osent rire devant un portrait peint par Picasso. 

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Pour un art « contemporain » inclusif.
Ce n’est pas parce qu’on a inventé le son numérique qu’il ne faut plus jouer du piano, ce n’est pas parce qu’il y a la vidéo et le D.A.O. qu’il ne faut plus peindre avec un pinceau, ce n’est pas parce qu’il existe maintenant des écrans que le papier doit être abandonné. Le piano, le pinceau, le stylo ne sont pas « anti-contemporains » en eux-mêmes, tout est dans la façon – novatrice ou pas – de les utiliser.  En art, tous les moyens sont bons. Tout peut-être le support d’une véritable création contemporaine et le conformisme n’est pas toujours là où on croit…


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« Peinture, pinceau » étym. : pingere, peindre > pincelpenicellus, peniculus (instrument constitué d’un faisceau de poils) diminutif de penis « queue de quadrupède ».

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J’envisage mes productions plastiques comme des pourparlers, mais elles parlent avec des formes car les mots sont trop pauvres – ou trop riches, de sens.

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Après lecture de « la pensée sauvage »
Le bricoleur utilise des matériaux d’ouvrages humains qui ont déjà un sens. Ainsi, d’anciennes fins deviennent de nouveaux moyens, les signifiés deviennent signifiants et inversement.
Bri-coleur > colleur de débris ? débri-colleur.

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Une visiteuse à mon exposition à Castries : "Il y a plusieurs peintres dans cette exposition?"
Une vraie question que je me pose :
N'est-ce pas déjà avoir un certain style personnel que d'en affecter aucun ?

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Entre les choses et les actes d’une part, et les mots qui les désignent d’autre part, il n’y pas de correspondance absolue, il y a un léger écart possible entre le mot et la chose. Comme s’il y avait un jeu proprement mécanique entre le langage et ce qu’on appelle le réel. (En écrivant cela, on s’aperçoit d’emblée qu’on a nécessairement nommé le réel pour y penser et qu’il est comme le sparadrap du capitaine Haddock qui ne peut se détacher du langage). Mais passons outre cette tragédie humaine et constatons tout de même que cet interstice entre le mot et la chose, qui peut être un inconvénient majeur pour le scientifique essayant un compte-rendu rigoureux du réel, est comme une ouverture, une brèche, pour le poète qui profite de ce jeu mécanique pour faire glisser le sens des mots en en jouant (au sens ludique du terme, mais aussi au sens du jeu mécanique), non seulement avec leur signification mais aussi avec leur sonorité et leur aspect.


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Note pour "les racines du carré":

Les cellules cubiques sont présentes dans les glandes, les canaux et le revêtement des tubules rénaux (petites structures à l’intérieur du rein qui filtrent le sang et produisent l’urine).
Cellule cubique
Type de cellule épithéliale ayant la forme d’un carré ou d’un cube.
Un ensemble de cellules cubiques est appelé épithélium cubique.
(Mon hypothèse se confirme!)

Autre réflexion de Spinoza qui apporte de l'eau à mon moulin des "racines du carré"

"Les idées que nous avons des corps extérieurs indiquent plutôt la constitution de notre corps que la nature des corps extérieurs" (Ethique II, corollaire II de la proposition XVI)


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Re-présentation : J'ai l'impression que je joue ma vie.


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Belle métaphore de Bergson : « En réalité, la vie n’est pas plus faite d'éléments physico-chimiques qu’une courbe n’est composée de lignes droites. »

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Paradoxe
Dans une image, la forme se détache sur un fond, et c’est ce qui fait sens car le fond est proprement informe donc insensé.
Dans le langage, c’est l’inverse : on dit que c’est le fond qui est le sens, et la forme est le support du fond.
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